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Des pierres et des hommes 2020-2022


Par Maryannick Lavigne-Louis

Depuis 2009, Maryannick Lavigne-Louis, qui fut responsable du Préinventaire du Rhône (Conservation du Patrimoine actuellement), nous fait bénéficier de sa grande connaissance du patrimoine du Vieux-Lyon. Dans chacun de nos journaux, elle assure une rubrique « Des pierres et des hommes » qui traite d’un lieu remarquable et de ceux qui y vécurent.  Une mine de renseignements ! 

Année 2022


D’un hôtel l’autre, brève histoire des hôtels du quai de Bondy
- 1er épisode : une kyrielle d’enseignes

(Journal RVL n° 159, novembre 2022) 

L'ancienne rue de Flandre (appelée aussi rue de la Saunerie), partant du pont de Saône, a de longue date été un axe important pratiqué par les voyageurs arrivant à Lyon ou en partant en direction du nord. Elle se prolongeait par la rue du Bourbonnais, à Vaise. Entre les deux, une courte rue, au sud-est de l’église Saint-Paul, appelée rue Gouvernery, plus couramment rue des Habergeries (plan scénographique de Lyon, vers 1555), puis rue des Albergeries (plan de Tardieu, XVIIe-XVIIIe siècles) et encore rue des Hébergeries (plan de Séraucourt, XVIIIe siècle). 
Il y avait, en effet, de part et d’autre de cette courte rue, de nombreuses auberges, mentionnées dans les nommées de 1493 : la Pomme, le Heaume, le Dauphin, le Chapeau-Couronné, le Chapeau-Rouge, les Trois-Rois, Saint- Eloi, la Tête-Noire, le Porcelet, le Pin, l’Aigle d’argent (ou Maison-de-la- Verge). Les importants mouvements de troupes et de rois, à l’occasion des guerres d’Italie, et le succès des foires ont assurément favorisé le développement d’hôtelleries, dont la rentabilité a attiré des investisseurs comme les Leviste, les Guerrier, les Varey, ou les Mascrany. 
Toutes celles du bord de Saône ont été progressivement démolies pour laisser place au quai de Flandre, devenu quai de Bondy (préfet de Lyon de 1810 à 1814). Mais les maisons d’en face, dès lors en bordure du quai, ont été préservées. 
Si elles ne remontent pas forcément à l’époque gallo-romaine, ces nombreuses auberges existaient du moins à la fin du Moyen-âge, comme l’at- testent les nommées de 1493, ainsi que Benoit Mailliard, dans sa chronique à l’occasion d’une crue exceptionnelle, en l’an 1490 : « La Saône était si large qu’elle s’étendit jusqu’à la grande rue allant à Vayse, aux hôtels du Chapeau-Rouge et du Porcelet, si bien que ceux qui voulaient aller dans le quartier, ou le traverser jusqu’à l’auberge du Porcelet, devaient traverser la rue sur un petit bateau et y naviguer.» 
L’auberge du Chapeau Rouge correspond à l’actuel n° 7 du quai de Bondy (1). Elle est décrite par C. Jamot en 1905 : « N° 7, maison du Chapeau - Rouge, actuellement Hôtel du Louvre ; ensemble bien complet ( sauf les meneaux supprimés ), d’une maison du XVIIe siècle... on remarque l’étage de galetas, fort riche, avec de longues consoles à pilastres cannelés et denticulés supportant la corniche ». 
Sur le côté sud, s’était ajouté, en 1474, l’auberge du Chapeau-Couronné, qui n’a pas eu la même renommée. Au XIXe siècle, l’inscription sur la façade : « MAISON DV CHAPEAV ROVGE » voulait rappeler son ancienneté ; en 1865, ce n’était plus pleinement un hôtel : Messagerie, café, comptoir et garage, à l’enseigne de Messagerie du Louvre, à Lyon, 7, quai de Bondy (2). L’hôtel vient de renaître de ses cendres, entièrement refait à neuf (hormis la façade sur le quai, restaurée telle que décrite par Jamot) et appelé à juste titre Le Phénix. C’est sans doute le plus ancien hôtel en activité à Lyon.
(1) A ne pas confondre avec les auberges du même nom situées à Vaise, à la Guillotière et à la Croix-Rousse. Pointet indique que le nom y apparaît en 1371 « le Chapel rouge »
(2) Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales, France 1965.

(Suite dans notre prochain numéro)

Sybille Cadier et sa fille Jacqueline Stuart

Deux femmes célèbres de la Renaissance lyonnaise

(Journal RVL n° 158, juin 2022) 

Pour faire suite au remarquable article de Guillaume Rozand, La Cadière, une maison des champs en pleine ville, publié dans le dernier Journal de la RVL (Novembre 2021 - N° 157), nous proposons d’approfondir, autant que faire se peut, les connaissances sur Sybille Cadier et sur sa fille, Jacqueline Stuart. La date de naissance de Sybille Cadier nous est inconnue : au cours des années 1470, si l’on peut considérer qu’elle avait au plus une vingtaine d’années quand on l’a mariée, entre novembre 1496 et avril 1497, dans l’église Saint-Paul. Les érudits lyonnais du XIXe siècle ont vanté « ses grâces, sa rare beauté et une foule de talents agréables », parce que, de manière tout à fait exceptionnelle, elle a laissé un surnom, La Cadière. Mais peut-être était-elle au contraire assez peu attrayante pour qu’on soit allé lui chercher un mari non lyonnais et jusque-là inconnu… Très riche héritière, elle doit avoir eu une forte personnalité pour avoir marqué ainsi ses contemporains. Le nom de l’heureux époux n’apparaît à Lyon que l’année de son mariage, avec une orthographe peu affirmée : « noble homme » Cathelin (ou Catherin) Thuard (Thuer, Thouard, Touard, Thuart), banquier, d’origine piémontaise ou dauphinoise. On offre une dot, sans doute extrêmement confortable : en cette fin du XVe siècle, les banquiers italiens ont très bonne presse.
La mariée descendait, du côté paternel, d’une importante famille bourbonnaise et, du côté maternel, de deux notables familles lyonnaises : les du Lart, en la personne de Michelet, marchand drapier, son grand-père, et de Sybille Palmier, sa grand-mère et marraine, née d’une famille de notaires. Ayant tôt perdu sa mère, Sybille Cadier avait été recueillie dans l’hôtel particulier maternel, situé à l’angle sud-ouest de la place du Change et de la rue Saint-Jean. La demeure est décrite en 1493 comme une « belle, autentique, sumptueuse et grande maison neufve, haute, moyenne et basse ». Elle se signalait, côté ouest, par un exceptionnel escalier monumental donnant accès au premier étage, au-dessus de deux boutiques 1, hôtel particulier et escalier déjà mentionnés en 1303 comme appartenant à Mathieu de la Mure qui, favorable au rattachement de Lyon au royaume de France, avait été fait panetier du roi. Après son mariage, La Cadière conti nuera d’y habiter avec son mari, puis seule, après son veuvage intervenu entre 1518 et 1523.
Guillaume Rozand a fort bien montré, sur un extrait du plan de Lyon, la suc- cession vers 1555 des dépendances et jardins de La Cadière, à l’ouest de sa grande maison, de l’autre côté de la rue Pierrevive (aujourd’hui Gadagne), grimpant à l’assaut de la colline jusqu’à la montée Saint-Barthélemy (dite autrefois le Rieu). Il apparait que Mathieu de la Mure (puis son fils Mathieu II) y reconnaissait égale- ment en 1303 une maison, que Sybille Cadier a entrepris de reconstruire un peu avant 1528. Les archives de Lyon révèlent que La Cadière se souciait de gérer sa fortune en maîtresse femme et d’accroitre son patrimoine : en 1537, elle achètera la maison dite de la Poulaillerie, contiguë au nord-ouest de son hôtel particulier, place du Change, qu’elle refera à neuf pour y loger sa fille 2.
Décédée entre 1546 et 1547, La Cadière aurait eu de son mariage avec Cathelin Thouard cinq enfants, dont Jacqueline, unique fille ayant survécu et avec laquelle le nom s’est éteint. A partir de 1530 on voit ce nom paternel de Thouard se transformer discrètement en Stuard, de Stuard ou d’Estuard. En 1548 ont lieu à la cour de France les fiançailles de Marie Stuart, reine d’Ecosse, 6 ans, et de François II, 4 ans, fils aîné d’Henri II : ils seront mariés le 24 avril 1558. Quelle belle opportunité ! Dès 1551, les enfants Thouard, se forgeant des origines écossaises et un cousinage prestigieux, portent définitivement le nom des Stuard(t), ainsi que leurs armoiries, sans que cela ne pose aucun problème. Jacqueline Stuart a épousé le 20 janvier 1527 (ou 1528) Georges Ier Grolier, greffier du Viennois, qui, sous François Ier, avait exercé pendant sept ans, dans le cadre des guerres d’Italie, l’office de trésorier de Crémone. Veuve dès 1532, elle s’est acquis une réputation de poétesse ayant vécu dans la sphère lettrée et humaniste lyonnaise du milieu du XVIe siècle. Deux témoignages nous en ont été transmis : l’éditeur lyonnais Jean de Tournes publie, en 1546, le recueil Estreines, du poète parisien Charles Fontaine, dans lequel est inséré un petit quatrain dédié à « la Thresoriere de Cremone », surnom que Jacqueline Stuart conservera tout au long de sa vie : 
A la Thresoriere de Cremone.
Je ne vouldrois point autre cas
Pour t’estrener de bonne grace,
(Quand ce petit Quatrain je trace)
Que d’avoir celle que tu as.
Autre poète fréquenté par Jacqueline, Bonaventure des Périers, dont en 1544 Jean de Tournes publie Recueil des œuvres de feu Bonaventure Des Perriers : à la page 184 du livre, au milieu d’épigrammes divers, est imprimé sous le titre Envoy, par Jacqueline de Stuard, Lyonnaise, un petit dizain sur l’Amour auquel Bonaventure fait Response.
C’est actuellement tout ce que nous connaissons de Jacqueline de Stuard, ainsi que sa belle et fière signature 3.
1 • Cet escalier d’origine ancienne a mal heureusement disparu au XVIIIe siècle lors de la démolition de la maison.
2 • Parmi ses nombreux biens immobiliers, citons la Cadière, à Oullins, achetée en 1462 par le grand-père Michelet du Lart, maison des champs qui existe encore, et le fief du Cazot (Casault, ou Cazaux) en partie sur Saint-Marcel en Dombes, qu’elle vendra à son gendre, Georges Grolier.
3 • Jean Tricou, « Recherches sur Jacqueline Stuard, Lyonnaise », Revue du Lyonnais, n°7, 1922, p.104.

Année 2021


2 place du Change, 3 quai Romain-Rolland : tenants et aboutissants d’une demeure historique 

(Journal RVL n° 157, novembre 2021) 

L’emplacement de cette maison située à l’embouchure du Pont de Saône (1) (façade sud-est, pieds dans l’eau, rive droite de la Saône et façade sud-ouest à l’entrée de la rue Saint-Jean), était éminemment stratégique. On peut penser que sa construction est intervenue sans doute quelques années suivant la fin de la reconstruction du pont par l’archevêque Humbert, soit après 1070. Il apparaît qu’au XIIIe siècle, elle appartenait aux Fuer, Durand (fils d’Humbert), Barthélemy, puis Mathieu. La famille, qui s’était enrichie dans le commerce des peaux et fourrures, accessoirement la banque, faisait alors partie du patriciat lyonnais ; elle élisait sa sépulture dans l’église Saint-Paul.
En 1285, sa maison menaçant ruine, Mathieu avait demandé à l’archevêque de Lyon l’autorisation de la reconstruire, autorisation accordée à condition de le faire en bonnes pierres solides (2). Sans doute Mathieu avait-il fait commencer aussitôt les travaux. Malheureusement, à peine un an plus tard, il était mourant et, le 6 juillet 1286, rédigeait son testament au château de la Roche. Ce document ayant été ouvert le 12 août suivant, Mathieu est décédé entre ces deux dates (3)
Il y institue son fils aîné, Joanny, légataire universel, et fait don à son épouse, Odette, de « la grande maison qu’habitait son père au nord du pont de Saône, estimée à 100 Livres viennois l’an ». Est-ce l’épouse (dont l’identité reste inconnue) ou le fils Jean de Fuer qui a terminé les travaux ? En tout cas, la magnifique façade ouest de la maison, en pierres claires soigneusement taillées et assisées, avec un retour d’une travée au nord et les trois baies doublement trilobées de l’étage noble (deuxième étage), doit pouvoir être datée du XIIIe-XIVe siècle, ce qui en fait incontestablement la plus ancienne maison civile de Lyon. (Voir figures comparatives page suivante.)
Partie occidentale du triforium de la cathédrale Saint-Jean.
Façade du 2 place du Change, Pierre Martin, Recherches sur l’architecture, la sculpture, la peinture, la menuiserie, la ferronnerie, etc., dans les maisons du moyen âge et de la Renaissance à Lyon, Lyon, 1855 ; Maisons du XIIIe siècle à Cluny et du XIVe siècle à Cordes (A. de Caumont, L’architecture civile au moyen-âge, 1869, p. 183 et 236.
 Entre les premier et deuxième étages (y compris sur le retour nord) règne une frise constituée de panneaux sculptés en bas-relief, très érodés (catalogue de bêtes à poils et fourrures ?) qui ont rapidement valu à la maison l’appellation de domus Animalium et domus Bestiarum (cette mention se lit sur un terrier daté de 1303).
À cela s’ajoute un magnifique plafond peint découvert et dégagé dans une chambre au rezde-chaussée de la seconde cour, côté Saône, sur lequel Jean Tricou a publié une excellente étude (4). Ensuite, faute de documents d’archives, nous manquons d’informations sur la maison durant un siècle.
En 1388, Pierre Thomassin reconnaît posséder « une grant maison assise au Palais appelée des Bestes ». Les Thomassin, enrichis par le commerce des draps (d’où peut-être le nom de place de la Draperie donné à ce qui était devenu la place des Tables du Change), sont une importante famille consulaire de Lyon. Pierre sera suivi de Mathieu (1446), de Claude (1493, décédé en 1516), de Jacques (1543), de René (1571), puis de Catherine, mariée avant 1620 à François d’Averton, comte de Belin. On considère en général que c’est Claude, qui, vers 1500, a fait aménager la première cour, avec une galerie et une petite tourelle en échauguette où figure son blason (5). Catherine, comtesse de Belin, avait engagé en 1626 des travaux de réfection de la façade est, côté Saône. 
Cependant on peut y remarquer, de part et d’autre, les assises des pierres d’angle rappelant celles de la façade ouest. La comtesse est décédée cette même année sans avoir pu achever les travaux, qui ont été repris par Jean Bay de Curis. Entre 1629 et 1632, celui-ci fait aménager la belle terrasse au-dessus du quai, ayant demandé à Girard Desargues de construire, à l’angle sud, une trompe, qui mériterait d’être dégagée du bitume (6). Progressivement, la maison est tombée dans une certaine léthargie.
Cependant, à la fin du XIXe siècle, un propriétaire a fait ajouter des blasons royaux au cœur des oculi surmontant les baies de l’étage noble de la façade ouest. Ces blasons ne figurent pas sur les dessins publiés par Pierre Martin, en 1855 (7). Nous pensons donc qu’ils ont dû être ajoutés par Antoine Trilliat (1825-1926), président de la chambre des avoués de Lyon, propriétaire du château de Saint-Alban de Roche, qui sera le grand-père des deux frères académiciens, Joseph et Ennemond Trillat. Antoine Trilliat, si l’on en croit les recensements, est venu habiter au 2 place du Change vers 1872, et a sans doute fait ces aménagements quelques années après. Notons que Vermorel suggère que ces magnifiques baies de l’étage noble, qui ne présentent aucune trace d’usure, ont été refaites à l’identique avant 1855 .
Au sud, la maison était bordée par une très ancienne ruette, appelée d’abord rue Borbon ou Bolbon puis ruette des Bestes (Pointet) ; elle assurait la communication entre la rue Saint-Jean et la Saône. En 1519 (Vermorel), elle avait été recouverte et fermée par les Thomassin, qui avaient ainsi ajouté une travée à leur maison, mais les usagers, mécontents, avaient obtenu l’obligation de laisser le passage libre, ce que le Consulat dut imposer à plusieurs reprises. De fait, l’usage s’en est peu à peu perdu, et l’impasse a fini par disparaître.
Côté Saône, la façade avait les pieds dans l’eau, et nous ne pouvons dire si déjà les Fuers, ou plus tard les Thomassin, y avaient aménagé des salles voûtées, où les bateaux pouvaient directement décharger leurs cargaisons : ce sont actuellement les salles de la galerie d’art L’œil écoute.
Un projet consulaire d’aménager un quai (le quai de la Baleine) avait été élaboré à la fin du XVIe siècle, et il aurait été achevé en 1609 (8), d’où les travaux entrepris en 1626 de Catherine Thomassin, comtesse de Belin.

  • 1 Ce pont a été pendant des siècles l’unique moyen de traverser la rivière à Lyon et donc un axe de première importance, avant sa démolition.
  • 2 « nisi dictus Matheus faceret et haberet aliquod fundamentum lapideum stabiler atque firmum », Cartulaire lyonnais, charte 804, p. 514-516. Les autorités religieuses s’inquiétaient de la solidité de la première pile du pont sur laquelle la maison prenait appui.
  • 3 Document déposé aux archives du château de la Roche-Julie (Juliénas), transcrit par l’archiviste Marc du Pouget, archives de la RVL
  • 4 Jean Tricou, « Un plafond lyonnais des XIIIe et XIVe siècles ». Bulletin des Musées et Monuments lyonnais, vol. 4, 1968, N°2. La découverte en revient à Régis et Annie Neyret, qui ont loué une partie de la maison, côté Saône, de 1962 à 1994
  • 5 En 1509 il s’était vu refuser l’anoblissement qu’il demandait.
  • 6 Nathalie Mathian, « L’hôtel de Ville de Lyon », Revue d’Histoire de Lyon – Camille de Neuville de Villeroy (volume 1), page 437.
  • 7 Benoît Vermorel, Historique des rues de la ville de Lyon, 1879, p. 29.
  • 8 Antoine Péricaud, Notes et documents pour servir à l’histoire de Lyon

Au 3 rue des Trois-Maries : deux architectes pour une maison

(Journal RVL n° 156, juin 2021) 

La façade sur rue du 3 rue des Trois-Maries est fort belle, mais étant donné l’étroitesse de la voie, on ne dispose pas du recul nécessaire pour l’admirer. Haute de quatre étages, plus un étage de guette, elle est large de cinq travées, groupées deux et deux de part et d’autre de la travée centrale. Cette travée est celle de l’escalier en vis, éclairé d’un étagement de baies à frontons, alternativement triangulaires et cintrés, et terminé par un belvédère. Chaque niveau est souligné par un cordon à denticules en pierre jaune régnant sur toute la longueur. 
La parcelle, de plan carré, n’a pas de cour, seulement un puits de lumière. Elle est délimitée, au sud, par la grande allée du n°5, et à l’est, par le grand corps de ce même immeuble donnant sur le quai. 

Deux architectes y ont été propriétaires. 

Au XVIe siècle, ce fut Pierre Faure, « maître juré maçon pour le roi », fils de Pierre, « masson », ayant fait fortune en travaillant pour la Ville de Lyon. Il a participé notamment à la reconstruction du pont du Rhône, en 1559. Son premier mariage, avec Claudine Ducresne (ou du Crane, descendant d’une importante famille de peintres), l’a sans doute enrichi, car l’épouse a rédigé son testament en faveur de son mari. Veuf, il se remarie avec une certaine Étiennette Clément et... il « perd la tête » ! 
Coup sur coup, il acquiert le très ancien fief du Chaffaut, à Genay, puis, le 1er octobre 1571, le château de Cuire (« château dont les murs sont fort vieux et ont besoin de réparations »), vendu par l’abbaye d’Ainay. La même année, il s’installe au 3 rue des Trois-Maries. Il paye alors une taxe de 80 livres. Rapidement (dès 1575), les dettes s’accumulent et, le 22 mars 1578, une vente judiciaire attribue le château de Cuire à Nicolas de Lange. En 1586, les héritiers de Pierre Faure se partagent ses biens, conservant le fief du Chaffaut et la maison de Lyon, qui échouent notamment à son gendre, Louis Baudrand, écuyer, époux de Claudine Faure. 
Au XVIIIe siècle, ce fut Charles- Antoine Roche (1717-1794), fils de Jean-Baptiste, lui-même architecte. Chargé avec son père des travaux de la loge du Change dirigés par Soufflot, il est devenu propriétaire de la maison vers 1759, sa femme Marguerite Deschamps ayant reçu celle-ci en héritage.
Il est tentant de considérer que Pierre Faure, dans sa folie, a reconstruit sa maison entre 1571 et 1575, car le style qu’il lui donne correspond à cette période. Mais, actuellement, aucun document ne permet de l’affirmer.
Charles-Antoine Roche, lui, s’est contenté modestement de refaire la porte d’entrée, comme l’atteste la date [1] 7 / 62, gravée sur l’arc en plein cintre, de part et d’autre d’une clef feuillagée. Il est décédé en 1794, à Millery, où il était allé se mettre à l’abri des évènements liés à la Révolution.

Année 2020


12 rue du Boeuf, l’autre maison Bullioud

(Journal RVL n° 155, décembre 2020) 

La famille Bullioud est une importante famille patricienne de Lyon, où sa présence est attestée depuis la fin du XIIe siècle. Tant Lyonnais que touristes étrangers, tous connaissent l’hôtel Bullioud, situé 8 rue Juiverie, avec son extraordinaire galerie sur cour, réalisée en 1536 par le grand architecte Philibert Delorme à la demande d’Antoine Bullioud, alors trésorier général des finances de Bretagne. Au 12 rue du Boeuf, nous trouvons, un siècle plus tard, François Bullioud, conseiller du roi en la sénéchaussée et siège présidial de Lyon, conseiller au Parlement de Dombes, qui a épousé en 1611 Marguerite Sève, autre grande famille lyonnaise. 
Le tènement du 12 rue du Boeuf, assez étroit, mais très profond, a longtemps été rattaché au tènement voisin sud, le 14 rue du Boeuf, à l’origine vaste tènement des Chaponnay, où, au début du XVe siècle, a été installé le premier hôtel de la monnaie de Lyon, et où ont vécu nombre des plus grands orfèvres de l’époque (voir RVL n° 150, juin 2018). 
À la fin du XVe siècle, Jean de Maucreux, issu d’une famille d’orfèvres, y possède une maison. Sa fille Françoise épouse, en 1495, Antoine de Ronchevol, seigneur de Pramenoux (Saint-Nizier d’Azergues), et le couple semble avoir reconstruit la maison sur le plan actuel telle qu’elle est décrite dans la nommée de 1515 : « …tient, du chef de sa femme, une grande maison, haute, moyenne et basse, en laquelle solait estre la Monnoie », d’une valeur foncière de 560 livres. Derrière, à l’ouest, Jean de Maucreux, à l’instar de son voisin sud, avait fait aménager, à l’emplacement d’une vigne, un jeu de paume, exploité par Geoffray et Jehan Baud. En 1584, Antoine de Masso, conseiller du roi, époux de Bonne Bullioud (fille de Pierre) reconnait « un tènement de maisons consistant en troys corps, deux avis, cours entre deux…maison et jeu de paulme de bize ». En 1639, le demifrère de Bonne, François Bullioud, né en 1583, est propriétaire - par achat ou héritage ? Il a fait transformer la façade sur rue de la maison, particulièrement remarquable par sa modénature et la monumentalité de la porte d’entrée, ornée de son blason (tranché d’argent sur azur, à trois tourteaux d’azur sur l’argent et trois besants d’argent sur l’azur, rangés en orle). De même, dans la première cour, il a fait aménager, côté sud, deux niveaux d’une belle galerie à un arc surbaissé, orné du même blason. Malheureusement, cette façade a été malencontreusement « murée ces temps derniers », c’est à dire vers 1900 (C. Jamot, Inventaire général du Vieux- Lyon, 1903, p. 27). Heureusement, l’architecte et académicien Emile Perret de la Menue en avait fait un beau relevé, publié par Pierre Martin en 1855 (reproduit ci-contre). 
En janvier 1655, François Bullioud, chevalier, seigneur d’Épinay et de Celettes (Irigny), s’était vu confirmer son titre de noblesse. On imagine sa fierté, exprimée dès lors dans ces travaux d’embellissement. Il est probablement mort vers 1665, et la maison est passée en d’autres mains. On ne peut pas parler du 12 rue du Boeuf sans évoquer la galerie Caracalla. Des années 1960 à la fin du XXe siècle, Jean Clerc avait rassemblé ici une importante collection d’estampes remarquables. Il fut une figure du quartier, qu’il anima comme marionnettiste, aux côtés de Jean-Guy Mourguet, et comme président de la Commission des fêtes de la RVL. 

Les maisons de l’impasse Turquet

(Journal RVL n° 154, juillet 2020)

À la fin du XV e siècle, les actuels numéros 7, 9, et 11 de la montée du Gourguillon (anciennement rue de Beauregard) sont reliés à l’arrière, dominant les toits de la rue Saint-Georges (alors rue Ferrachat) par « une allée commune par laquelle l’on va au puys commun ». Habitées alors par une communauté de prêtres, un modeste affaneur et un notaire, elles présentent actuellement, côté rue, des vestiges plus ou moins importants de cette époque gothique.
Le plan scénographique de Lyon de 1555 montre très bien l’espace qu’occupait cette allée qui, précédée d’une dizaine de marches en contre-bas et formant un coude, menait au puits actuellement disparu. On peut voir qu’elle était fermée d’un portail, côté rue, et aboutissait à une demi-tourelle basse, crénelée : peut-être le puits, butant contre le mur de séparation du n°13, occupé par un tisserand).
Les n° 7 et 11 ont la particularité de présenter de ce côté deux étages de coursières en bois, extrêmement rustiques, qui ne manquent pas d’attirer aujourd’hui de nombreux visiteurs, auxquels elles sont présentées comme « les plus vieilles maisons de Lyon ». Drevet en donne une image pittoresque (Vingtrinier, Vieilles pierres lyonnaises, 1911, p.5). Ces coursières ne sont pas figurées en 1555 et, pourtant, elles existaient, du moins pour le n°7, dès sa construction, vers 1490, à l’emplacement d’un jardin. Si les planches rustiques, assemblées verticalement pour former les garde-corps, ont très probablement été refaites à plusieurs occasions, il n’en va pas de même des poutres qui soutiennent les coursières : finement moulurées, ce sont, en fait, les poutres intérieures à couvre-joint, typiques de cette époque, qui, traversant le mur de façade, se prolongent à l’extérieur.
Ces coursières en bois sont donc bien de la fin du XVe siècle, et elles sont absolument uniques. Il ne s’agit en aucune manière du transfert en ville d’un habitat rustique, comme on a pu l’écrire. L’habitat rural des monts du Lyonnais et du Beaujolais, particulièrement magnifique, se signale par ses aîtres, galeries en pierre et en bois, donnant accès au logis par un escalier, souvent en pierre de Glay. Les galeries construites sur cour à la même époque dans le Vieux-Lyon ne sont donc pas comparables.
Le nom d’impasse Turquet a été donné à cette allée commune vers 1830, en hommage au Piémontais
Étienne Turquet qui, en 1536, avec Barthélemy Naris, a introduit le tissage de la soie à Lyon.

Toutes les premières histoires "Des pierres et des hommes",

de février 2009 à novembre 2019, à consulter et/ou télécharger, cliquer ici