Actualités
Des histoires
Cathédrale Saint-Jean
Gare St-Paul
Palais de Justice
Musées Gadagne
50 ans du secteur sauvegardé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

> Patrimoine > Des pierres et des hommes

 

 

16 rue du Boeuf, alias Le Crible, alias La Tour rose : quelques hypothèses
(extrait du journal n° 146, juin 2016)

Le Crible : Ce nom, qui apparaît à la fin du XVe siècle, alimente toutes sortes d’interprétations. Le plus logique est de penser qu’il se rapporte à une enseigne disparue depuis longtemps. Il se trouve que dans la première moitié du XVe siècle a habité à cet endroit un certain Gautier Asserant, teinturier (en 1446, sa veuve déclare qu’il était chandelier lors de son décès). Un outil important du teinturier est le crible, sorte de tamis fait de petites cordes entrelacées en forme de treillis, dont il se sert pour mélanger les drogues employées à la teinture. On peut donc imaginer que ce Gautier Asserant avait fait installer sur la façade de sa maison un crible en tôle ou en bois, accroché à une potence métallique, pour renseigner les chalands sur son activité. L’enseigne a vraisemblablement disparu au milieu du XVIe siècle, mais le nom de la maison s’est maintenu.
Une construction de Serlio ? Le Crible était un grand tènement avec une cour spacieuse prolongée à l’ouest de jardins et de vignes à flanc de coteau. Au XIVe siècle, il y avait deux maisons, et c’était encore le cas en 1541, quand Martin de Troyes est devenu propriétaire de l’ensemble. Dix ans plus tard, il ne déclare plus qu’une seule maison. Seigneur de la Ferrandière, conseiller de ville en 1539, échevin en 1545, receveur général des finances à Lyon entre 1544 et 1555, il est un personnage considérable. Il est notamment en contact étroit avec François de Tournon, lieutenant général du roi et mécène de Serlio. Outre le château de la Ferrandière, Martin de Troyes fait reconstruire vers 1550 la maison du Crible. Entre 1548 et 1552, Sébastien Serlio réside à Lyon où il a rejoint son autre mécène, le cardinal de Ferrare, Hippolyte d’Este (fils d’Alphonse Ier d’Este, duc de Ferrare, et de Lucrèce Borgia). Peu de temps auparavant (1546), alors que celui-ci était ambassadeur auprès de François Ier à Fontainebleau, Serlio lui a construit un hôtel particulier dont seul subsiste le portail rustique, qui a été déplacé ; il en a publié le dessin dans son ouvrage Reigles générales de l’architecture, sur les cinq manières d’édifices... avec les exemples danticquitez, selon la doctrine de Vitruve... anno 1545 (dessin cicontre). Le portail à bossages rustiques du 16 rue du Boeuf en est pratiquement une réplique : à noter que le fronton y est orné d’une scène religieuse, sculptée en haut relief, qui pourrait représenter le mariage mystique de sainte Catherine, plutôt qu’une adoration. Il semble donc bien possible d’attribuer à Serlio la construction de la maison de Martin de Troyes, y compris la curieuse et inhabituelle tour d’escalier, éclairée de grandes fenêtres en plein cintre avec clef (la tour avait été surmontée, au XIXe siècle, de pseudo créneaux en bois).
De nouveaux travaux au milieu du XVIIe siècle Devenu propriétaire en 1624, Jean de Pomey, avocat en la sénéchaussée de Lyon, procureur du roi au grenier à sel de Lyon, procureur général au parlement de Dombes et échevin de Lyon, de 1636 à 1638, « bâtit à neuf » en 1659, c’est-à-dire qu’il modernise la façade sur rue en aménageant de nouveaux arcs de boutique de part et d’autre de l’ancien portail, précieusement conservé, et en refaisant les fenêtres. Il a également fait réaliser des peintures murales à ses armes à l’intérieur de la maison.
La Tour rose Il semble bien que cette appellation, due au crépi rose enrobant la tour d’escalier, ne date que du dernier tiers du XXe siècle. Après l’avoir restaurée, Philippe Chavent y ouvre, en 1975, un prestigieux restaurant sous l’appellation de La Tour rose, dont la renommée va perdurer après sa réinstallation un peu plus au sud, au 20 de la rue du Boeuf . Le 16 rue du Boeuf est donc un édifice hors normes et, à juste titre, signalé dans les guides touristiques. Cependant les touristes ne doivent pas considérer l’accès dans la cour comme un dû, mais comme une faveur accordée par les habitants, qui ont droit au respect de leur intimité.

Maryannick Lavigne-Louis

 

Jérôme Lentillon et sa belle « maison des lions », 23 rue Juiverie
(extrait du journal n° 145, novembre 2015)

Époux de Françoise Bruyas, il est simple fileur de soie en 1585 lorsqu’il fait baptiser une fille à Saint-Nizier. En 1605, à l’occasion du baptême de son fils Claude, toujours à Saint-Nizier, il se dit marchand de soie. En 1618, il est qualifié de « marchand bourgeois » et, en 1622, il est recteur de l’Hôtel-Dieu. Devenu veuf, il se remarie le 12 janvier 1626, dans l’église Saint-Paul, avec Marie Micolier et, en 1641, il est conseiller du roi quand il reconnaît posséder, dans la directe des Chanoines comtes de Lyon, une maison haute, moyenne et basse, qu’il a fait depuis peu bâtir.
Cette maison, appelée également maison Dugas, située au n°23 de la rue Juiverie, est particulièrement remarquable par la longueur de sa façade (une trentaine de mètres, avec un retour sur la rue de la Loge (ancienne rue Porcherie), par sa hauteur aussi (4 étages), et par la qualité de sa modénature : des pierres taillées en bossage en table et soigneusement ajustées au rez-de-chaussée (dans l’esprit du palais Gondi, à Florence, construit par Sangallo à la fin du XVe siècle), interrompues par de grands arcs de boutiques ou d’entrepôts, avec un large bandeau ponctué de 15 mufles de lions sculptés en haut-relief (12, rue Juiverie ; 3, rue de la Loge).
Pourquoi des lions ? Peut-être a-t-il voulu, dans le secret espoir de devenir échevin, rendre hommage à sa ville et / ou à son saint patron ? À l’angle des deux rues, une très belle niche (qui semble avoir servi de modèle à celle de la maison du 31 rue du Boeuf, construite en 1644), abritait une statue, disparue et remplacée par une vierge de moindres proportions. Malheureusement, l’étroitesse de la rue ne permet pas d’apprécier à sa juste valeur la monumentalité de l’édifice. En fait, la maison a été reconstruite vers 1640 sur l’emplacement de deux tènements contigus et peu profonds, réunis au cours du XVe siècle par Jacques Bennot, licencié en lois. Le tènement nord était délimité par une « ruette des eaux », prolongeant la ruelle Punaise, à la fois passage piéton et écoulement d’eau - et postérieurement transformée en cour. Dans les nommées de 1493, les trois fils Bennot reconnaissent une grand maison HMB en laquelle sont grans estres de boys sur la rue, soit de grandes galeries en bois adossées à la façade sur rue, ce qui n’est pas courant dans le vieux Lyon.
Depuis Jérôme Lentillon jusqu’à la Révolution, la demeure n’a fait l’objet d’aucune transaction, mais s’est transmise par héritage aux Pontsainpierre. Dominique de Pontsainpierre, seigneur du château du Péron, conseiller à la cour des monnaies et membre de l’Académie, y est né le 14 novembre 1685. Il transmet la maison à son gendre, Pierre Dugas (d’où l’origine de l’appellation de maison Dugas), qui a été prévôt des marchands. En février 1761, Bonne de Pontsainpierre, épouse de Jean- Antoine de Regnault de Parcieux, hérite de sa tante, Constance de Pontsainpierre, veuve de Pierre Dugas. Elle est encore propriétaire en 1790, mais la maison a perdu de sa splendeur, et Madame de Parcieux préfère habiter place Louis-le-Grand.
Les qualités architecturales de l’immeuble ont favorisé son inscription à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, le 17 avril 1952. Celui-ci a été entièrement réhabilité en 1985, dans le cadre d’une restauration privée (SORALI) bénéficiant d’une aide de l’ANAH.

Maryannick Lavigne-Louis

 

Le premier maire de Lyon, Palerne de Savy, serait-il né au 12 rue Saint-Jean ?
(extrait du journal n° 144, juin 2015)

L’immeuble du 12 rue Saint-Jean, profonde et étroite parcelle de seulement trois travées, n’attire pas spécialement le regard par ses qualités architecturales. Plusieurs fois remanié (indiqué comme neuf en 1493 et en 1617), il offre cependant une particularité tout à fait remarquable : son imposte et sa porte d’entrée, inscrits dans un encadrement de pierre de taille, ensemble qui semble pouvoir être daté du premier tiers du XVIIIe siècle. L’imposte, en bois sculpté et découpé dans un style très élégant, représente un paon faisant la roue, animal qui ne figure pratiquement jamais dans le vocabulaire décoratif. Mais on le trouve en héraldique et, plus précisément, faitil partie des meubles du blason de la famille Palerne, qui est : « d’or au paon rouant d’azur au chef du même chargé de trois étoiles d’argent ».
Fleury Zacharie Simon Palerne est baptisé le 6 décembre 1733 dans l’église Saint-Paul. Son père, Vincent Palerne, marchand de soie qui fera rapidement fortune et sera trésorier de France en 1743, a épousé le 1er août 1724, à Saint-Paul, Catherine Clapeyron du Buisson. Le couple habite d’abord dans la paroisse de Saint-Nizier (rue de la Gerbe), où nait la première fille, puis il vient s’installer dans la paroisse Saint-Paul où seront baptisés les autres enfants, entre 1726 et 1736. Le problème, qui n’est pas des moindres, est que la famille Palerne n’a jamais été propriétaire du 12 rue Saint-Jean. En 1700, l’immeuble appartient à une dame célibataire, Marguerite Berthe, « fille majeure », mariée en 1709 à Antoine Chazel, avocat en parlement. Le couple réside paroisse Sainte- Croix. Le 12 rue Saint-Jean, qui ne semble pas avoir pas été refait depuis un siècle, est donc mis en location. En 1722, comme il vient d’acheter avec son frère Jean-Joseph le beau domaine du Montellier à Charly, Vincent Palerne doit se contenter de louer son logement lyonnais, dans cet immeuble en assez mauvais état. La porte d’entrée, notamment, n’est pas digne de son rang. Il obtient de la propriétaire l’autorisation de la faire refaire à son goût, avec ce décor singulier évoquant le blason familial, à l’exemple du médecin Louis Torel qui, un peu plus d’un siècle auparavant et par référence à son blason, a fait sculpter un taureau (devenu « le boeuf ») à l’angle de la place Neuve-Saint-Jean. Cela n’est qu’une hypothèse que des archives, un jour peut-être, viendront corroborer ou infirmer…
Fleury Zacharie Simon Palerne de Savy, devenu avocat, est syndic de la noblesse du Lyonnais en 1789 et membre du conseil général de la commune en 1790. C’est ainsi que, le 20 février 1790, il est élu maire de Lyon (à une très forte majorité contre Jean Marie Roland de la Platière) et que, le 30 mai suivant, il préside la fête de la Fédération aux Brotteaux. Mais voici, pour finir, un autre mystère : on perd sa trace en février 1793, alors qu’il est mis en état d’arrestation, puis relâché à cause de son mauvais état de santé… Nul ne sait ni quand, ni où il est décédé, bien qu’on prétende partout qu’il est mort en 1835, à l’âge de 105 ans, à Bourg- Argental. Or, son nom ne figure pas dans l’état civil de cette ville ! La même incertitude plane sur le lieu et la date de la mort de son épouse, Anne Victoire Rivérieulx.

Maryannick Lavigne-Louis

 

Le 5 place Saint-Jean : maison de chanoines, puis de personnalités lyonnaises, puis des associations
(extrait du journal n° 143, novembre 2014)

La place Saint-Jean, vaste parvis de la cathédrale, était le centre du cloître Saint-Jean, espace privé des chanoines-comtes, qu’ils avaient délimité dans la seconde moitié du XIIe siècle par la construction d’un rempart assez sommaire. Autour de la place, les chanoines ont peu à peu édifié leurs demeures. En face de la cathédrale, contre le mur ouest qui séparait le cloître de la rue Tramassac, le chanoine Gaste, doyen de la cathédrale, a fait construire la sienne entre 1465 et 1485. Elle était séparée de la maison sud par une étroite ruelle débouchant sur une poterne du rempart qui permettait d’accéder à la rue Tramassac. En 1562, les troupes protestantes du baron des Adrets ont mis à sac l’ensemble du cloître et en ont profité pour élargir la ruelle qui a pris le nom de rue de la Brèche. La maison a été reconstruite au cours de la première moitié du XVIIe siècle et, en 1752, un chanoine a fait installer le balcon en fer forgé qui orne le premier étage de la façade est.
Vendue comme bien national à la Révolution, à l’instar de ses voisines, elle a été mise en location. Le recensement de 1836 indique que 22 occupants y habitent, dont un chanoine, un chapelain et l’architecte Baltard, qui s’occupe alors de la construction du palais de justice. Dans les décennies suivantes, on relève des noms de peintres, de sculpteurs, d’avoués et d’avocats et, en 1872, celui de Jacques Bonnevay, conseiller général, et de son fils unique, Laurent (alors âgé de 24 mois), futur Garde des Sceaux. Parmi les derniers locataires, la famille Garcin y loge de 1886 à 1974, dont Félix (1879-1969), professeur aux facultés catholiques, membre de l’Académie et directeur du Nouvelliste de 1932 à 1945, et son épouse Marie Louise Ida Bastide, décédée dans la maison en 1974, à l’âge de 99 ans.
Entre temps, le 26 mars 1938, l’immeuble a été inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques et, en août-septembre 1962, le maire Louis Pradel l’a fait acheter pour la Ville de Lyon. Elle est devenue vétuste, et il souhaite la démolir pour mettre en valeur la fontaine-cascade qu’il est en train de faire aménager montée du Chemin-Neuf, mais la protection monument historique le lui interdit. Derrière la maison, côté ouest, sur le rempart, une habitation sans intérêt, construite sans doute au XIXe siècle et propriété de la Ville, est détruite en 1976 : le maire souhaite construire une crèche à son emplacement. En 1979, le nouveau maire, Francisque Collomb, décide de créer une MJC et une maison des associations et charge l’agence d’architecture Mortamet Vidal Manhès des travaux de rénovation, construction neuve résolument contemporaine pour la MJC, côté Tramassac (où un morceau du rempart médiéval a été conservé), et restauration pour la maison des associations, sur la place Saint-Jean. L’ensemble a été inauguré le 3 février 1983. ?
Ndlr : La sauvegarde de cette maison fut une des actions emblématiques menées par la Renaissance du Vieux-Lyon dans les années 1970. (voir page 4 du N° 142 de notre Journal).

Maryannick Lavigne-Louis

Les Laurencin en leur « palais »
(24 rue Saint-Jean)

(extrait du journal n° 142, juin 2014)

L'emplacement de l’immeuble du 24 rue Saint-Jean, dont le parcellaire, d’une largeur inhabituelle, et qui s’étend à l’ouest en traboulant jusqu’à la rue du Boeuf (n°1), était appelé depuis une tradition ancienne, rapportée aux XVe-XVIe siècles par Claude Bellièvre, qui la tenait de son père, « maison du Palais » ou « Grand Palais » et aurait été aux Xe-XIe siècles la demeure prestigieuse du comte de Forez. Ce qu’il en restait a appartenu au XIVe et au début du XVe siècle à des membres de la riche famille de Varey, puis à Benoît Chenal, conseiller de la ville, le notaire le plus fortuné de Lyon. Devenu propriétaire après le décès de celui-ci (1457), François Leboursier (ou Le Bourcier), maître des comptes à Paris puis bailli de Viennois, a fait construire un nouvel immeuble vers 1493. En 1528 apparaît le nom de Claude Laurencin : il s’agit de Claude II, receveur des tailles au pays de Lyonnais et échevin de Lyon, à sept reprises, entre 1527 et 1558, fils aîné et héritier de Claude I, baron de Riverie. Les Laurencin sont une des plus grandes familles lyonnaises. Claude II, très apprécié du milieu intellectuel lyonnais, est mort entre 1571 et 1586. Vont lui succéder dans la maison Claude III, écuyer, seigneur de Prapin (Taluyers), échevin de Lyon en 1562-1563, et enfin Claude IV, écuyer, décédé sans postérité après 1677.
Les façades sur cour de l’immeuble sont typiques du gothique de la fin du XVe siècle (hormis les surélévations postérieures) avec de belles fenêtres à double traverse et une tourelle d’escalier particulièrement remarquable. La façade sur la rue du Boeuf, construite entre 1643 et 1645 par Claude IV présente les meneaux plats caractéristiques du milieu du XVIIe siècle, tandis que la façade sur la rue Saint-Jean a été reconstruite sur un nouvel alignement, en 1742, par Paul Gayot de Mascrany. L’intérêt architectural de l’ensemble a justifié son inscription à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, le 12 avril 1937.
La restauration des façades sur cour, en 1969, une des premières réalisées après la création du « secteur sauvegardé », a marqué le début de la renaissance du Vieux-Lyon. ?

Maryannick Lavigne-Louis

Nous ne pouvons que regretter aujourd’hui l’impossibilité de découvrir une demeure historique dont la restauration avait bénéficié du soutien de l’État et de la Ville de Lyon et qui avait été une des premières à signer avec celle-ci une convention d’ouverture de jour, pour permettre la visite de sa traboule et de sa cour, avec vue sur sa tourelle d’escalier.
Espérons en des jours meilleurs et en des habitants compréhensifs, prenant la mesure de ce qu’ils doivent à l’action de leurs prédécesseurs, comme aux aides apportées alors par la collectivité publique…

Le taureau du docteur Louis Thorel
(angle rue du Boeuf - place Neuve Saint-Jean)

(extrait du journal n° 141,novembre 2013)

Le docteur Louis Thorel (ou Torel) exerce la médecine à Lyon à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe. Fils de Julien Thorel, barbierchirurgien, il fait partie, en 1597, des dix médecins qui composent le collège des médecins de Lyon, constitué en 1576. Par sa mère, Françoise Montucla, il descend d’une famille de notaires, son arrière-grand père Jean, puis son grand-père Étienne.
Au tout début du XVe siècle (1406), leur ancêtre Hugonin Doye posséde un immense jardin entre les actuelles rues Saint-Jean et du Boeuf, que longe au nord, sur toute sa longueur, un étroit chemin, la ruelle Chalan. Vers 1490, Jean Montucla fait construire sur le terrain, côté sudouest, une maison et des « estableries » (emplacement de l’actuel n°13 rue du Boeuf) avec au sud un jeu de paume à l’enseigne du Bras de fer (actuellement en jardin au n°15). Louis Thorel hérite de son père entre 1551 et 1571 et fait bâtir une nouvelle demeure, large et peu profonde, en bordure de la ruelle, faisant un retour sur l’actuelle rue du Boeuf (n° 2-3 place Neuve Saint-Jean). Il prend soin de faire décorer l’angle de la maison d’une sculpture représentant un taureau posé sur un entablement. Pourquoi un taureau ? Il fait référence au nom Torel (« taureau » en ancien français).
En 1597, Louis Thorel est anobli pour « service pendant la peste » et son blason est un « taureau effaré », autrement dit présentant des armes parlantes. Mais aux yeux de tous, l’immeuble est désormais la « maison appelée le Boeuf », et une partie de la rue Tremarsal (Tramassac), depuis la rue de la Bombarde, prend aussitôt le nom de rue du Boeuf. En 1602, Louis Thorel devient seigneur de la Feuillade à Messimy. Au milieu du XVIIe siècle, son fils, Gaspard de Thorel (né en 1590), avocat, conseiller en la sénéchaussée et siège présidial de Lyon, est propriétaire de « la maison du Boeuf » et, en 1665, il obtient un permis de la « hausser et blanchir ». Ce sont les deux belles façades nord et ouest que l’on voit actuellement, hautes de quatre niveaux, avec des toitures débordantes reposant sur des consoles sculptées, dont l’une, à l’angle, est ornée d’un mascaron anthropomorphe.
Mais Gaspard de Thorel a bien pris soin de conserver en place la sculpture du taureau. Il est probablement décédé sans progéniture, et, en 1686, le 2-3 place Neuve-Saint-Jean appartient à Jeanne Leviste de Briandas, fille de sa soeur Marie de Thorel et épouse d’Antoine Charrier de la Barge. Au XVIIIe siècle, leur neveu, Daniel Leviste, seigneur de Briandas en a hérité. Ainsi du début du XVe au milieu du XVIIIe siècle, l’emplacement du 2-3 place Neuve-Saint-Jean s’est-il transmis de génération en génération.

Maryannick Lavigne-Louis

Le 4 rue Saint-Jean, une maison d’apothicaires
(extrait du journal n° 140, juin 2013)

L’immeuble situé au n°4 de la rue Saint-Jean est en cours de restauration. Orienté à l’est sur la rue, il présente une façade assez étroite, haute de quatre niveaux éclairés de trois travées de grandes fenêtres sans meneau à encadrement mouluré (XVIe-XVIIe siècle ?) ; au rezde- chaussée deux hautes baies de boutiques à encadrement droit en pierre de Villebois (XVIIIe siècle). La porte d’allée, située côté nord, est fermée d’un beau vantail en bois mouluré surmonté d’une imposte en bois tourné (XVIIe-XVIIIe siècle). Elle donne accès à une longue allée voûtée en plein cintre, ornée d’un décor peint de rinceaux en grisaille (XVIe-XVIIe siècle ?) et débouche sous une galerie voûtée d’arête que dessert un escalier en vis sur arc rampant (milieu XVIe siècle). La cour, de petite surface, est bordée au sud de trois étages de galeries bouchées, dont les arcs retombent sur des colonnes (XVIIe siècle). Dans leur prolongement, au sud-ouest se trouve une seconde cour minuscule.
La présence de deux façades de galeries se faisant face sur la première cour s’explique par le fait que depuis le XIVe siècle la maison était partagée entre deux propriétaires, parmi lesquels se sont succédé un « gipponier » (couturier), un « correator » (courtier), un barbier.
Au milieu du XVe siècle, Pierre Guillaume achète « in operatorio Drogueti marescalli », est-ce à dire qu’il est fabricant-marchand de drogues ? Les Guillaume se suivent dans la première moitié du XVIe siècle, avec Martin, puis Jean, « bourgeois de Lyon » qui a épousé Clémence Bullioud. Il partage la maison avec son beau-frère Néry Dubois, général des Monnaies en Bourgogne. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, l’important marchand et exportateur de toiles, Mathieu Vaillant, qui semble avoir réuni les deux habitations, pourrait avoir reconstruit la façade sur rue, décoré l’allée de peintures et remanié l’escalier en vis.
Au cours de la première moitié du XVIIe siècle, on relève le nom du banquier lucquois Michel Particelli, dont le fils, second du nom, connaîtra une carrière nationale comme contrôleur général des finances, sous l’ère Mazarin. Apparaît également le nom de Sébastien Vanini, maître apothicaire, d’une famille d’apothicaires lucquois, venu à Lyon en 1628, naturalisé en 1632. En 1658 le maître apothicaire Edouard Berthaud est devenu copropriétaire. Il est suivi par son fils Claude, également apothicaire, formé à Montpellier, oncle et probablement parrain du grand architecte Claude Berthaud de la Vaure. En 1692, il est copropriétaire avec un autre maître apothicaire, Joseph Després. En 1736, Jean-Baptiste Marthelot, marchand droguiste, possède l’ensemble de la maison, et c’est sans doute lui qui a fait remanier la boutique au goût du jour. Somme toute, c’est un immeuble relativement modeste, mais qui a appartenu à des personnalités lyonnaises intéressantes.

Maryannick Lavigne-Louis

Du Petit Collège à la Mairie annexe du 5e arrondissement :
histoire d’un puzzle (2)

(extrait du journal n° 139, novembre 2012)

Dès la création du collège, une chapelle a été aménagée puisque Gabrielle de Gadagne, décédée le 7 novembre 1635, y a été inhumée ; après 1665, la chapelle ou église, perpendiculaire à la rue, occupe l’emplacement de l’actuel n°4 de la place du Petit-Collège. Le succès de l’établissement ne cesse de se confirmer et de nouvelles classes sont progressivement ouvertes.
Cependant, le mauvais état et l’éparpillement des locaux est un véritable handicap ; en 1692 le recteur adresse une requête au consulat dénonçant les besoins nombreux du collège « résultant de son indigence, non moins que de l’insuffisance et de l’incommodité des bâtiments de l’établissement et de leur état de dépérissement » ; il en obtient une somme de 700 livres ajoutée à la pension annuelle de 1 300 livres qui est accordée. Mais c’est seulement en 1731 que la construction d’un édifice cohérent a pu être entamée, obligeant la fermeture du collège pendant quatre années. Trois architectes se portent candidats, et c’est Joachim Van Risamburg (˜1698 - Lyon 1756) qui est choisi.
Il faut remarquer que le bâtiment, constitué en gros de trois corps encadrant une cour intérieure, occupe seulement la moitié nord de l’ensemble des parcelles achetées.
Après l’expulsion générale des Jésuites en 1762, l’enseignement du Petit collège est confié aux Oratoriens jusqu’à la Révolution. En 1803, ce sont les Frères des Ecoles chrétiennes qui prennent la relève et y restent jusqu’en 1843. Ils partagent les locaux avec la faculté de théologie (montée du Garillan), de 1808 à 1885. En 1870, la mairie du 5e arrondissement de Lyon s’installe au deuxième étage du bâtiment sur rue. Trouvent également place dans l’ancien collège une école de dessin, une école élémentaire, le commissariat et, de 1875 à 1897, la faculté de droit.
La mairie a progressivement occupé l’ensemble de l’édifice. En 1987, après le transfert rue Edmond-Locard, celui-ci est devenu la mairie-annexe, à laquelle se sont adjoints différents services municipaux.
L’intérieur du Petit Collège ne garde aucune trace de l’agencement d’origine, hormis le magnifique escalier à quatre noyaux, certainement inspiré de celui du Grenier d’abondance construit entre 1722 et 1728 en bordure de la Saône par l’architecte Claude Bertaud de la Vaure. En revanche, les façades ont conservé leur style de la première moitié du XVIIIe siècle notamment la très belle façade donnant sur la place que rythment de hautes arcades en plein cintre. Elles éclairaient l’église qui était parallèle à la place. ?
Sources et bibliographie : - Archives municipales de Lyon, fonds Pointet, vol.26, p. 7315 et sv. - Jacqueline Boucher, André Pelletier, Le Petit Collège au cours des siècles, Ville de Lyon-5e, s.d..

Maryannick Lavigne-Louis

Du Petit Collège à la Mairie annexe du 5e arrondissement :
histoire d’un puzzle (1)

(extrait du journal n° 138, juin 2012)

Après la perte du dernier survivant de ses quatre enfants en 1621, Gabrielle de Gadagne, veuve de Jacques Mitte de Chevrières, comte de Miolans et marquis de Saint- Chamond, va se consacrer à la religion et aux fondations : le couvent des Minimes à Saint-Chamond, en 1622 ; le monastère de l’Annonciade Céleste (montée des Carmélites à Lyon), en 1624. En 1628, elle propose 24 000 livres pour créer en faveur des jeunes garçons de la rive droite de la Saône un collège de trois classes, confié comme le collège de la Trinitié aux Jésuites, projet que le consulat agrée le 17 septembre 1630 : « un petit colleige avec une chapelle et bastiment capable de contenir et loger tant les escolliers qui yront estudier que les peres et regens necessaires a cest effect. » Ainsi est né le collège Notre-Dame de Bon-Secours ou « Petit collège ».
Encore faut-il trouver des bâtiments, ce qui dans le quartier surpeuplé de Saint-Jean n’est pas chose aisée.
On saisit une opportunité : l’achat, le 29 novembre 1631 et pour 34 500 livres, de la grande maison avec jardin de Barthélemy Loubat-Carles1, va déterminer l’emplacement de l’établissement. C’est une longue parcelle qui s’étend d’ouest en est depuis la montée du Garillan jusqu’à l’actuelle place du Petit-Collège. Aux XVe et XVIe siècles, le secteur délimité à l’ouest et au nord par la montée du Garillan, et à l’est par la rue du Boeuf (anciennement Tramassac), est constitué d’une petite dizaine de tènements où les constructions s’agglomèrent et se superposent, comme on peut le voir sur le plan scénographique de 1550. Joseph Pointet les a identifiées par des lettres de A à H, avec pour le tènement D, deux habitations D1 et D2.
La maison de Barthélemy Loubat-Carles correspond à la lettre H portée sur le plan. Vont s’ajouter progressivement les tènements G et (en partie) F (1632), le tènement situé au sud-est de la maison H (1664), actuellement n°4 de la place du Petit-Collège, la maison D1 (1665), la grande maison qui correspond à l’actuel n°6 rue du Boeuf (1669), la seconde partie du tènement F (1682), la grande maison A (1696), les maisons B et C de Georges Vidaud de la Tour, procureur général au Parlement de Grenoble (1729), la maison E, vendue par les Soeurs de la Propagation de la foi (1729). La dernière acquisition, en 1770, est la maison « de la Grive » (actuel n°2, rue du Boeuf). (à suivre)
Sources et bibliographie : - Archives municipales de Lyon, fonds Pointet, vol.26, p. 7315 et sv. - Jacqueline Boucher, André Pelletier, Le Petit Collège au cours des siècles, Ville de Lyon-5e, s.d.
(1) • Cette maison a été achetée en 1550 par Laurent Charles (ou Carles), dont la fille Léonore a épousé Hugues Loubat, conseiller du roi, échevin en 1602. Elle a légué la maison à son fils à la condition qu’il porte le nom de Loubat-Carles. En 1735, les Jésuites reconnaissent « grande maison acquise de Barthélemy Loubat-Carles contenant église, coeur, puy, jardin ayant 14 pas sur rue, 20 au derrière des terrasses, 55 de profondeur. »

Maryannick Lavigne-Louis


Au 8 rue de la Bombarde, un «précieux» au service de l’archevêque : Claude Basset
(extrait du journal n° 137, novembre 2011)

Claude Basset a été baptisé en l’église Sainte-Croix le 22 avril 1626. Il est le fils de Gabriel, banquier et secrétaire de l’archevêché, et de Gasparine Nesme. Brillant élève du col-lège des Jésuites, il se consacre aux études de droit. Cependant, passionné de littéra-ture et de poésie, il a la réputation d’être doté d’une jolie plume. En 1653, l’an-née de son mariage (il épouse le 20 juin, en l’église Sainte-Croix,  Jeanne Terrasson la fille d’un homme de loi), il rédige une tra-gédie, Irène. Il s’agit de l’amour passionnel et funeste du sultan Mehmet II le Conquérant, vainqueur de Constantinople, pour l’une de ses captives, Irène. Molière, encore inconnu, arrivé à Lyon à la fin de l’année 1652 pour y rester jusqu’en 1654, joue alors cette pièce restée manuscrite et perdue.
L’élégance et le charme de Claude Basset en font l’un des hommes les plus en vue de Lyon. Aussi, en 1660-1661, est-il l’un des rares Lyonnais à figurer dans le Dictionnaire des précieuses de Somaize où, sous le pseudonyme de Bazare, il est présenté « comme l’un des plus beaux génies de Milet (nom attribué à la ville de Lyon), une de celles où il se passe le plus de galanteries. Il a fait représenter aux jeux du Cirque, estant encore fort jeune, un ouvrage de sa façon, qui a esté généralement approuvé de tous ceux de cette ville ; il ne travaille plus présentement, son employ ne luy laissant pas de temps de reste.»
En 1659, en effet, son père Gabriel étant décédé, Claude devenu avocat a pris sa succession comme secrétaire de l’archevêque Camille de Neuville. En septembre de cette même année 1659, Claude fait l’acquisition d’une maison des champs, le domaine de Treyvenéron à Charly.
A Lyon, la famille Basset réside dans le quartier Saint-Jean, non loin de l’archevêché, puisque l’église Sainte-Croix est sa paroisse, mais peut-être est-elle seulement locataire.
En avril 1673, Claude achète pour 1800 livres la maison de l’avocat Jacques Greuze (l’actuel n° 8 rue de la Bombarde), qu’il fait reconstruire sur un nouvel alignement dès l’année suivante.
La façade sur rue, élégante et raffinée, est à l’image de son propriétaire : entablements moulurés et allèges des trois étages de fenêtres soulignées par des consoles sculptées, imposte en fer forgé de la porte d’allée ornée du monogramme CB et surmontée d’un cartouche évidé ; de part et d’autre de l’allée, un grand arc de boutique en plein cintre. Les élévations sur cour, avec deux étages de galeries à l’est, et au nord la cage d’escalier  à claire-voie, arcs rampants et balustres en pierre, sont typiques également de ce dernier tiers du XVIIe siècle. Seul vestige visible de la demeure antérieure, une tourelle d’angle circulaire au sud-ouest.
Claude n’a profité de son habitation lyonnaise que pendant quatorze années, puisqu’il est mort en février 1688, après avoir été échevin de la ville en 1685.
Son fils, Gabriel, lui a succédé au secrétariat de l’archevêché et semble avoir hérité de ses biens. En 1724, Louise Basset, sa petite fille, épouse de Louis de Pujol, ancien colonel d’infanterie, a vendu le 8 rue de la Bombarde au procureur François Chol de Clercy, dont la veuve était encore propriétaire en 1791.

Maryannick Lavigne-Louis

Un éminent locataire au n° 17 rue des Trois-Maries :
Girard Desargues

(extrait du journal n° 136, juin 2011)

L’immeuble du n° 17 rue des Trois-Maries, a appartenu pendant plus d’un siècle (1371-1480) aux Leviste (voir Journal, n°135), puis pendant une cinquantaine d’années aux Rousselet, famille consulaire lyonnaise. Bien que la parcelle s’étende jusqu’à la Saône (d’où une traboule avec l’actuel n° 20 du quai Romain-Rolland), c’est alors une maison modeste (ung cellier, ung arc de botique et l’entrée, deux chambres l’une sur l’autre sans grenier), dont la partie Est, côté rivière est déjà écroulée. François Rousselet, seigneur de la Part-Dieu, vend l’ensemble (vers 1560-1570) à Symphorien Buatier, petit-fils et héritier de Pierre Sala, qui ne le conserve pas plus d’une dizaine d’années. En 1581, noble Jean de Chaponay, seigneur de Fézin, n’achète que des ruines : « une place ou masure consistant à présent en estableries, cour, puits, fondations de murailles et couvert ». En 1586, sa veuve, Anne de Tourvéon, reconnaît posséder les mêmes bâtiments. C’est donc à l’extrême fin du XVIe siècle, ou au début du XVIIe siècle que son héritier Humbert de Chaponay fait construire à cet emplacement un bel immeuble de rapport, large de trois travées accolées, sur trois niveaux (le quatrième et dernier niveau est un ajout postérieur). La modénature, constituée de fines moulures, est particulièrement soignée ; la façade sur rue relativement étroite n’en a pas moins au rez-de-chaussée trois arcs en plein cintre qui, de façon ingénieuse, s’entrecroisent avec élégance. Les Chaponay, restés propriétaires jusqu’en 1769, choisissent leurs locataires dans leurs relations. Parmi ceux-ci, à partir des années 1630, Catherine Desargues et son époux Jean de La Camelle. En 1648, Girard, le frère de Catherine, s’installe au second étage de l’immeuble en compagnie de son frère Antoine, célibataire comme lui, et du filleul de celui-ci, Humbert Uffray, 12 ans, qui deviendra musicien.
Géomètre, mathématicien, ingénieur et architecte, « l’un des plus grands esprits de ce temps et des plus versés aux mathématiques » d’après Pascal, Girard Desargues (Lyon, 1591-1661) a fréquenté à Paris (où il s’est installé en 1625) l’élite intellectuelle et scientifique de son époque. Revenu à Lyon en 1648, il se consacre plus particulièrement à l’architecture (plans de l’hôtel de ville de Lyon avec Simon Maupin, plans de l’hôtel de Sénozan, devenu hôtel de l’Europe, et une maison sur trompe construite en encorbellement sur le pont de Saône, côté Saint-Nizier). Ayant regagné Paris  en 1658, il y meurt en 1661.
L’inventaire après-décès de Girard Desargues, réalisé le 9 avril 1663, permet de se faire une idée de l’appartement du second étage de la rue des Trois Maries, ainsi que des dépendances mises à sa disposition : une chambre du côté de la rue, et une cuisine, puis la galerie et une seconde chambre donnant sur la cour, suivie d’une salle « ayant vue sur la rivière  ». Le  locataire dispose de deux greniers, l’un au-dessus de la salle, l’autre côté cour, ainsi que d’ « un bas sur la cour » et « un grand bas sur le devant » contenant une grande « gerle » (cuve pour la lessive), avec une cave au-dessous dans laquelle Girard Desargues a entreposé « quatre barilles de vin blanc de Condrieu ». Car, s’il n’est pas propriétaire de son logement, il a hérité d’un important patrimoine immobilier, dont le vignoble de Château-Grillet à Condrieu, et le domaine de Chante-Perdrix (devenu la Roche) à Vourles.

Maryannick Lavigne-Louis

La « Grand maison des Viste »  29 rue Saint-Jean
(extrait du journal n° 135, novembre 2010)

La « Grand maison des Viste », tel était le nom donné en 1526 à l’immeuble du 29 rue Saint-Jean.
Cette maison occupait, au XIVe siècle, un grand tènement situé en «Tresmonnoye», derrière le palais de Roanne, entre la rue appelée plus tard rue des Trois-Maries et la rue Saint-Jean. Jean Le Viste, premier du nom, homme de loi enrichi par deux mariages bien choisis, devenu la personne la plus opulente de Lyon, a quitté la boutique de draps de son père Barthélemy, située dans la presqu’île, pour « la grant mayson qui perset tres monoye ». La demeure couvre trois tènements contigus qui correspondent aux n° 27, 29 et 31 actuels.
Jean Le Viste décède en 1382 ; son fils Jean II, également juriste, lui succède et entame des travaux importants dans la maison pour laquelle il dit avoir dépensé plus de mille trois cents écus d’or. Il y mène grand train, avec chapelain et valet, et possède une écurie pour au moins quatre chevaux. Dans son testament, il fait état de « parements » (des rouges et des blancs) à ses armes qu’il répartit entre deux de ses fils (seraient-ce des tapisseries ?). Sur les 37 immeubles qu’il reconnaît posséder en 1388 à Lyon, trois sont situés rue Saint-Jean, les n° 1, 27-29-31 et 50. À sa mort, en 1428, ce patrimoine est partagé entre ses sept enfants.
La « Grand maison » est alors divisée. Ce qui correspond au n° 27 échoue à son fils Antoine, seigneur d’Arcy, puis au fils de celui-ci, Jean IV. On attribue à Jean IV (devenu parisien, comme conseiller du roi Louis XI, puis prestigieux président de la Cour des Aides) la commande, dans les années 1480, des six tapisseries de « La Dame à la licorne » actuellement conservées au musée de Cluny à Paris. Jean IV ne conserve pas la partie du 27 rue Saint-Jean et la vend à Pierre Burbenon, lieutenant général en la sénéchaussée de Lyon. Durant la même période, ce qui reste de la « Grand maison » (les n° 29 et 31) appartient à l’un des cousins de Jean IV Leviste, Claude Leviste, lieutenant du sénéchal de Lyon et fils de Pierre, seigneur de Saint-Bonnet-des-Quarts (Loire). Gilbert, le fils de Claude, en est propriétaire en 1519, date à laquelle il vend la partie sud (n° 31) à sa sœur Amphélise, veuve de Barthélemy Laurencin. Le 5 juillet 1526, Gilbert cède  la partie centrale (n° 29) à «  noble Claude Barjot, conseiller du roi et me(maître) ordinaire de la Chambre des comptes de Bourgogne », époux d’une certaine Antoinette Leviste. Les Barjot restent propriétaires jusqu’en 1571, mais la maison est mise en location dès 1528.La « Grand maison des Viste » se présente donc actuellement sous l’aspect de trois immeubles distincts : le n° 27, au nord, dont la façade homogène et harmonieuse, ornée de pilastres cannelés, a été reconstruite à la fin du XVIe siècle par Édouard Laurent, seigneur de la Sarra. La traboule traversant jusqu’à l’actuelle rue des Trois-Maries témoigne de la longueur originelle de la parcelle. La partie sud (n° 31), revendue en 1524 par Amphélise Leviste, a été reconstruite au début du XVIe siècle par Jehan Cousin, pelletier, qui a fait aménager derrière (côté rue des Trois-Maries) un jeu de paume.
Le n° 29 présente, au rez-de-chaussée et au premier étage, l’unique vestige de la « Grand maison » de Jean II Le Viste.  La façade en pierre de taille est percée d’une large porte d’allée en arc brisé au centre gauche. Cette porte est flanquée d’arcs de boutique segmentaires, deux à droite et un à gauche, disposition décrite ainsi en 1528 : « contient sus le devant troys arcs de boutique et l’entrée entre deux une chambre dessus et le grenier ». Le premier étage est particulièrement remarquable avec son alignement de cinq demi croisées, séparées de grosses moulures rondes et posées sur une longue corniche rythmée par huit culots sculptés en forme de pommes de pain. Il n’y avait qu’un étage de combles au-dessus, sans doute surélevé postérieurement. La maison est restée traversante, avec deux corps de logis et une « grande cour », jusqu’à la fin du XVIe siècle : en 1600, le tènement est partagé et la partie est (côté rue des Trois-Maries) appartient à un certain Bastien Chicot. Au XIXe siècle, à la suite d’un incendie, quatre étages, dénués d’intérêt architectural, ont été construits au-dessus du premier étage.

Maryannick Lavigne-Louis

La maison du Soleil, à Saint-Georges
(extrait du journal n° 134, juillet 2010)

Située à l’angle de la rue Saint-Georges et de la montée du Gour-guillon, la maison du Soleil s’avance au sud de la place de la Trinité, place minuscule constituée par le carrefour des rues Bellièvre, Ferrachat, Saint-Georges et montée du Gourguillon. Cette maison doit son nom à la famille Dusoleil, qui en a été proprié-taire pendant 180 ans.
En réalité, au début du XVIe siècle, le tènement, de plan trapézoïdal, est partagé en 6 parcelles, alignées parallèlement entre les deux rues et appartenant à diverses familles.
Entre 1571 et 1575, François Dusoleil achète la parcelle de la succession d’un certain Claude Bernard. Il est voisin, côté nord, de Claude Laurencin, dont les héritiers lui vendent cette partie avant 1599. Les Dusoleil, marchands ferratiers, font rapidement fortune. En 1606, Jean construit à Lorette, (dans la région stéphanoise) une « fenderie », destinée à mettre du fer en verges et à fabriquer des clous. Le 2 décembre 1620, il devient seigneur de Pierre-Bénite par l’achat de la maison noble qui domine le Rhône.
Progressivement, les héritiers Dusoleil « monopolysent » tout le tènement de la rue Saint-Georges, reconstruisant à neuf certaines parties. En 1730, Pierre Dusoleil, « écuyer »,  rassemble la totalité de ce qui représente un ensemble de «  maisons hautes, moyennes et basses, consistant en plusieurs membres, boutiques, cour, grange, escuries, appartenances et dépendances, joins et contigus ».
En 1749, il lègue à sa sœur Reine (veuve de Jean-Baptiste Constant, et propriétaire du joli château de la Guerrière à Couzon-au-Mont-d’Or) « une maison place de la Trinité ». Ce qui signifie qu’entre ces deux dates, 1730-1749, Pierre Dusoleil a procédé à la reconstruction totale de l’ensemble.
L’immeuble présente effectivement une belle homogénéité avec ses trois façades sur rue, remarquables par la modénature des ouvertures soulignées d’un entablement mouluré (des meneaux droits, typiques du milieu du XVIIe siècle ont été ajoutés lors de la dernière restauration).
La façade centrale, donnant sur la place (et large seulement d’une travée), est ornée, à la hauteur du premier étage, de deux grandes niches d’angle en pierre de taille, posées sur un culot mouluré et couronnées d’un fronton, abritant l’une (au nord-est), une statue de Vierge de miséricorde, l’autre (au nord-ouest), la statue de saint-Pierre, hommage de Pierre Dusoleil à son saint patron.
Au même niveau, au-dessus de la baie, une tête de soleil irradiée et dorée identifie la maison et fait réfé-rence à la famille.
Depuis longtemps, le rez-de-chaussée est occupé par le Café du Soleil, dont la représentation a servi de toile de fond aux spectacles de Guignol.
Plus proche de la fin du XVIIe siècle que du milieu du XVIIIe dans le style des façades, l’édifice est résolument moderne et unique, côté cour, avec les paliers elliptiques de l’escalier qui dessert les quatre étages.

Maryannick Lavigne-Louis

Le 14 rue Lainerie et la famille de Bourg
(extrait du journal n° 133, février 2010)

L’immeuble du n°14 rue Lainerie, dans le quartier Saint-Paul, est une jolie construction connue pour son décor gothique flamboyant exceptionnellement riche. Elle occupe une étroite parcelle en avancée sur la rue, avec un léger décrochement par rapport à l’immeuble voisin (côté nord), tandis qu’elle est en retrait de la maison la jouxtant au sud. La façade sur rue, haute de cinq étages, est éclairée  aux trois premiers niveaux d’un rideau de belles croisées coiffées de gables et encadrées de pinacles. Au second étage, à l’angle du décrochement nord, une niche ornée d’une coquille abrite une statue de la Vierge. Ce petit détail, annonçant la Renaissance, aurait dû intriguer les divers historiens qui ont fait remonter la construction de la maison au XVe siècle et l’ont attribuée à la famille Mayet de Beauvoir. Entre autres propriétaires successifs, elle a effectivement appartenu  pendant quelque temps, au milieu du XVe siècle, à un membre de cette famille de drapiers. Mais en 1499, Pierre de Bourg, marchand, vient d’acquérir la maison. Son fils Claude, bourgeois lyonnais, la fait reconstruire en 1516, époque où le gothique flamboyant est à son apogée, comme en témoigne l’église de Brou. Ensuite, Marguerite de Bourg hérite de son père, tandis que sa mère, devenue veuve, continue d’habiter la maison. Marguerite est l’épouse d’Antoine Bullioud, trésorier général de Bretagne, avec lequel elle demeure 8, rue Juiverie, où, à la demande du couple, Philibert de l’Orme a construit, en 1536, sa célèbre galerie. Dame du château de Gage (situé à Chazay-d’Azergues et chanté par les poètes), Marguerite de Bourg, devenue veuve en 1546, est surtout connue comme égérie de l’intelligentsia humaniste lyonnaise du milieu du XVIe siècle : autour d’elle gravitent des poètes, Maurice Scève, Pontus de Tyard, des éditeurs-libraires comme le célèbre Guillaume Rouville (Rouillé), mais aussi, car elle maîtrise parfaitement la langue des Médicis, des Italiens tel Lucantonio Ridolfi, marchand florentin et poète à ses heures.
En 1551, Marguerite de Bourg est toujours propriétaire du 14 rue Lainerie. En 1571, c’est sa fille, Claudine Bullioud, qui en a hérité. Mais celle-ci habite à Grenoble avec son mari, M. de Serres. La maison de la rue Lainerie sera dès lors ven-due à messire Laurent de Plovier, conseiller de la chambre du roi, député pour le Dauphiné aux États généraux de Paris, en 1614.

Maryannick Lavigne-Louis

Le 31 rue du Boeuf et les Monconis
(extrait du journal n° 132, juin 2009)

La maison d’angle est presque toujours un emplacement de choix. La parcelle, située au nord-est du carrefour des rues du Boeuf, de la Bombarde et Tramassac, appartient, du début du XVe siècle au milieu du XVIe siècle, aux prieurs du monastère de Monverdun (Loire). Elle prend encore plus de valeur après l’ouverture, en 1562, par le baron des Adrets, du « Chemin Neuf », devenu la montée du Chemin Neuf. Les bâtiments (« maison et estableries »), à l’enseigne de L’Etoile, achetés en 1640 par Gaspard de Monconis, seigneur de Liergues et Pouilly-le-Monial, sont vétustes. C’est précisément ce qu’il recherche pour faire construire à leur place, en 1644, une fort belle demeure, tout à fait typique de son temps, avec côté sud (rue de la Bombarde) un ordonnancement de 7 grandes fenêtres à meneaux droits et une porte cochère monumentale au rez-de-chaussée. Ce portail, qui lui permet de rentrer dans la cour avec son carrosse, ainsi que l’absence de boutique, apparentent la maison à un hôtel particulier tout à fait unique dans le quartier. L’ensemble présente des affinités avec l’hôtel Turrettini construit entre 1618 et 1620, 8 rue de l’Hôtel-de-Ville à Genève. Mais qui est Gaspard de Monconis ?
Son père, Pierre de Monconis, prévôt des marchands de Lyon en 1623, appartient à une famille de marchands drapiers qui s’est orientée vers le consulat. Gaspard, également prévôt des marchands en 1652 et 1653, est surtout connu pour son étonnant cabinet « de curiosités » rassemblant pêlemêle des objets rares, des médailles et des manuscrits anciens, qui attirent les visiteurs. Décédé en 1664 sans postérité, il lègue ses biens à son frère cadet Balthazar. Celui-ci, passionné d’art, de sciences et de philosophie, a sillonné l’Europe et l’Orient, d’où il a rapporté de quoi alimenter le cabinet de son frère. Mais il décède en 1665, et le Journal de ses voyages, intéressant à plus d’un titre, publié la même année par son fils Gaspard obtient un beau succès (il devra être réédité). Le célèbre cabinet des Monconis, acheté en 1700 par le médecin Jérôme Pestalozzi, sera ensuite acquis par la ville de Lyon.

Maryannick Lavigne-Louis

 

> Patrimoine > Des pierres et des hommes


Contacts | Mentions Légales & Credits | English version