Bulletin RVL n° 06 - septembre 1965


Sommaire :


  • Faut-il refaire le Mai du Vieux-Lyon en 1966 (manifestation de la RVL)
  • Civitas Nostra (historique)
  • Faut-il sonner le tocsin (mise en place de commissions)
  • Commission inventaire

Édito :


Rapport du Président (AG du 4 novembre 1964). 

   Lorsque j’ai succédé au Président Chaveyriat qui avait lui-même animé la Renaissance du Vieux-Lyon pendant 3 ans, il avait été entendu que j’acceptais pa présidence pour une même période de trois ans.
   J’arrive ce soir à la fin de mon mandat, et j’ai conscience que, si l’équipe de la Renaissance du Vieux-Lyon et tous ceux qui se sont passionnés pour l’avenir de ce quartier ont déjà beaucoup fait, les tâches qui restent à accomplir sont encore lourdes. Je ne pense pas laisser à mon successeur et à ceux qui l’entourent des problèmes résolus et une situation simple…
   Certes le bilan du Vieux –Lyon s’établit aujourd’hui de façon positive. Je peux en parler d’autant plus facilement qu’il s’agit d’une œuvre collective, dans laquelle s’inscrit le travail de beaucoup.
   Le travail d’abord de tous ceux qui, au cours des années, ont su maintenir dans notre ville l’amour de ce quartier et le consentement populaire affectif sans lequel il est impossible de conserver et de mettre en valeur. De tous temps il y eut à Lyon des amoureux de notre quartier : sans remonter à Jamot et à « l’inventaire du Vieux-Lyon » qu’il publia à la fin du siècle dernier, rappelons seulement que la création et l’aménagement de Gadagne, la restauration de la maison Thomassin ou la restauration de la maison de Chamarrier, la mise en valeur de la cathédrale Saint Jean ont été effectués bien avant la guerre ; que l’académie du Gourguillon a pris naissance et se réunit encore dans le Vieux-Lyon : que le Préfet Bollaert et l’architecte des monuments historiques Gelis avaient présenté, en 1937, un plan complet de restauration de la rive droite de la Saône, malheureusement arrêté par la guerre ; que les compagnons de la Baleine faisaient à la même époque résonner le Vieux-Lyon de leurs chants et de leurs rires ; que l’admirable poète de la photo qu’était notre ami Demilly avait déjà répandu à travers le monde ses vues du Vieux-Lyon et je pourrai citer ainsi beaucoup d’autres amoureux de notre quartier…
   Ce sont eux, et quelques autres que j’ai le plaisir de voir dans cette salle, qui lancèrent en 1946 la Renaissance du Vieux-Lyon. Des artisans s’installèrent ensuite dans nos murs, parmi lesquels il faut citer Simone Pelosse ; la jeune Chambre Economique en s’attaquant à l’étude du problème de 1955, contribua très efficacement à sensibiliser l’opinion. Mais je crois qu’il faut rendre un particulier hommage à celui qui, à la demande du Président Paul Defond, accepta de réanimer la Renaissance du Vieux-Lyon en 1958, entouré d’une équipe aussi enthousiaste que restreinte, dont la plupart des membres sont d’ailleurs encore aujourd’hui parmi nous : j’ai nommé Jacques Chaveyriat.
  C’est sous son impulsion que le Vieux-Lyon commença à accomplir sa mue. Avec des moyens financiers dérisoires ( notre groupement touchait alors une subvention de 50 000 anciens francs par an) il aida à l’installation de boutiques nouvelles il fit connaître le Vieux-Lyon, il effectua un travail considérable de relations avec les responsables, en un mot il mit en route le mécanisme qui fonctionne à l’heure actuelle.
   Quels sont les points positifs sur lesquels nous pouvons estimer que le travail accompli a aujourd’hui porté ses fruits ? Je crois qu’ils concernent cinq domaines différents : les relations publiques, le début de remise en valeur, l’animation commerciale, l’animation culturelle et la prise de conscience, par les habitants, des problèmes du quartier.
   Le domaine des relations publiques d’abord. Le Vieux- Lyon trop longtemps méconnu, fait maintenant officiellement partie des richesses de notre ville, et il n’y a guère de jours ou Paul Goujon et le Syndicat d’Initiative n’organisent une visite groupée de notre quartier. Les Lyonnais d’abord-en particulier grâce au renouveau des fêtes du 8 décembre et de la Saint Jean- les Français et les étrangers ensuite savent maintenant que le Vieux- Lyon existe, et de nombreuses villes se documentent sur notre expérience pour l’appliquer à leur tour. La presse, la radio, la télévision nous ont apporté leur appui chaleureux, et la réussite du premier colloque des quartiers anciens, qui s’est tenu dans nos murs l’an dernier avec un retentissement considérable, a marqué le couronnement de cette prise de conscience collective des richesses du Vieux- Lyon.
   Le second point positif qui peut être souligné, c’est, dans le domaine esthétique le début de la remise en valeur des rez-de-chaussée de notre quartier, par le décapage de nombreuses vitrines-grâce en particulier à notre caisse de prêts-par l’installation d’éclairages permanents, par un début de signalisation et par la remise en état-trop lente à notre gré- de quelques immeubles du quartier. La création il y a dix- huit mois de la Société d’Economie Mixte pour la Renaissance du Vieux- Lyon(Sémirely), parallèle à la publication de la loi du 4 août 1962 sur les quartiers anciens, et la prise en charge des problèmes d’ensemble posés par la remise en valeur de notre quartier, sont le prolongement logique sur un plan plus vaste de cette action.
   On peut voir un troisième point positif dans le renouveau commercial du Vieux-Lyon- renouveau commercial qui ne s’effectue que très rarement, il faut le signaler, aux dépens du commerce traditionnel, mais qui affecte surtout les anciens entrepôts de maraîchers qui occupaient une bonne partie des rez-de-chaussée. Ce fut une bénédiction pour le Vieux-Lyon que la création du marché gare, et l’arrête municipal pris sur l’instigation de Monsieur le Préfet Ricard en novembre1960, qui empêchait la création de nouveaux garages et soumettait au contrôle des Monuments historiques toutes les transformations effectuées dans le Vieux-Lyon. C’est ainsi que, sur 450 commerçants patentés recensés dans notre quartier, plus du quart ont aujourd’hui restauré leur boutiques. Des antiquaires, des galeries d’Art et des restaurants certes, mais aussi des boulangers, des électriciens, des coiffeurs des bouchers, des serruriers et des marchands de journaux- c’est-à-dire des boutiques indispensables à tout quartier vivant ?
   Un quatrième point positif est à signaler : c’est parallèlement à l’animation touristique, l’animation culturelle qui est dans la vocation du Vieux-Lyon. La Bibliothèque Municipale, le Conservatoire, le Palais des expositions faisaient déjà de notre quartier un pôle d’attraction culturelle. L’installation dans nos murs de très nombreux groupements intellectuels, philosophiques, musicaux, historiques, folkloriques, religieux et même humoristiques ; la création de boutiques d’art, de galeries de librairies de magasins d’Antiquités ; la présence de nombreux groupes d’étudiants font peu à peu du Vieux-Lyon ce Centre culturel ouvert qui n’existait nulle part ailleurs dans notre ville.
   Je vois enfin un cinquième élément dans la prise de conscience, par les habitants du Vieux-Lyon eux-mêmes, des problèmes qui se posent à eux, dans le domaine de la jeunesse, de l’évolution économique, des améliorations sociales ou de la mise en valeur de l’ensemble du quartier. Cette prise de conscience est de première importance.
   Voilà donc les lumières qui se dégagent, me semble-t-il, de cette dernière décennie. Mais il y a des ombres au tableau, et les problèmes sont bien loin d’être résolus. Heureusement, ai-je envie d’ajouter, car sinon quelle deviendrait la raison d’être de notre Association ?
   En fait depuis la réanimation de la Renaissance du Vieux-Lyon, nous avons voulu prouver le mouvement en marchant. Nous avons essayé de sauter au jour le jour les obstacles qui se présentaient. Et notre politique a été très pragmatique. Mais nous arrivons au moment où doit être résolu le problème essentiel : quelle doit être la vocation d’un quartier ancien dans une ville en extension ?
   Le Vieux-Lyon a sa place dans la cité, une place préférentielle, ceci dit sans vouloir rabaisser les autres quartiers de la ville. Mais l’histoire lui impose cette place, et l’affection que lui portent les Lyonnais. Il ne peut donc plus être question de démolir ce quartier, comme certains l’ont envisagé au cours des âges. Mais, à notre époque on ne conserve pas les choses sans les faire évoluer, sauf dans les musées. Or il n’est pas question de transformer ce quartier en musée mort, accessible seulement aux visiteurs- et c’est déjà une première vocation possible que nous devons éliminer.
   Il ne faut pas d’autre part que ce quartier devienne un nouveau Mont Saint-Michel, où le touriste est roi et où toute les compromissions sont admises pour sa satisfaction exclusive.
   Il ne faut pas enfin que ce quartier se transforme peu à peu en ce qu’on appelle aujourd’hui un quartier résidentiel, où seuls quelques privilégiés de la fortune pourraient avoir accès.
   Mais ce sont là des définitions négatives, et il est bien difficile d’exprimer ce que nous voudrions les uns et les autres que devienne- ou redevienne- le Vieux-Lyon.
   En fait, nous voudrions que ce quartier reste un quartier vivant, où cohabitent, comme ils sont appelés à le faire dans la vie, des hommes et des femmes de classes sociales et d’âges différents. On a trop tendance aujourd’hui, pour parer au plus pressé, à faire de la ségrégation, en parquant ensemble soit les jeunes, soit les vieux, soit les bourgeois, soit les prolétaires, soit les blancs, soit les noirs. Il nous semble qu’un quartier ancien, peut donner, par la diversité de son habitat, l’exemple de la cohabitation des uns et des autres. Et pour cela il faudra veiller à ce que les restaurations entreprises conservent à l’habitat son actuelle diversité. S’il faut apporter un minimum de confort à des appartements qui pour la plupart en ont bien besoin, il est inutile de prévoir deux salles de bains par logement et des ascenseurs dans toutes les cours…Si certains loyers doivent être augmentés, il faudra prévoir une gamme suffisamment vaste pour que des gens divers puissent les payer. Si des commerces d’art ont leur place évidente dans le Vieux-Lyon, il faudra trouver des formules pour que les loyers commerciaux ne soient pas augmentés, dans des proportions telles que ni eux, ni les commerçants traditionnels ne puissent les accepter. Il faudra trouver d’autres formules pour que les prix de reprise pratiqués restent dans des limites raisonnables, à la portée des artisans ou des groupements culturels, et pas uniquement à la portée des propriétaires de boîtes de nuit…Nous ne sommes pas opposés à l’installation de ces « night clubs ».Mais tout est une question de proportions, et le Vieux-Lyon ne doit pas devenir le Pigalle lyonnais. Celui que la France a la chance de posséder à Paris suffit au bonheur des Français en général, et des Lyonnais en particulier.
   Ce quartier d’habitation, ou la majorité des occupants actuels devraient pouvoir garder leur place, ne sera pourtant pas exactement semblable aux autres parce qu’il appartiendra aussi , à la communauté puisqu’il devra être un centre de culture et de loisirs. Mais les visiteurs et les touristes, pour y trouver le dépaysement, ne sont pas obligés d’y découvrir aussi la crasse et la saleté : un effort particulier devrait être tenté dans ce domaine. Nous attendons vainement le passage de l’arroseuse municipale qui nous avait été promis. Nous attendons- n’en déplaise aux âmes sensibles- qu’on nous débarrasse des pigeons qui salissent tout ce qu’ils survolent. Nous attendons que, comme dans les villes anciennes suisses ou italiennes, un préposé spécial se promène en permanence dans le Vieux-Lyon pour veiller à sa propreté…
   Alors les touristes pourront être accueilles chez nous sans que nous ayons honte pour eux. Alors nous supporterons plus volontiers les petits désagréments qu’ils occasionnent parfois-le bruit en particulier-en pensant que les oreilles d’autres habitants de la ville, ceux des grands axes par exemple, sont beaucoup plus cassées que les nôtres. Et nous serons fiers de montrer aux autres que nous avons la chance de vivre dans un quartier ancien adapté au siècle qui est le nôtre.
   On voit qu’il reste encore de très nombreux problèmes à résoudre, et que les tâches qui attendent demain la Renaissance du Vieux-Lyon et les habitants de ce quartier ne sont pas de tout repos. Les obstacles sont nombreux, d’ordre social, d’ordre économique, d’ordre financier, d’ordre esthétique. Mais ils doivent être surmontés, par un travail patient de tous les jours, pour que notre quartier continue à être ce qu’il est déjà : un exemple pour les autres.
   Cela facilitera ma tâche personnelle, puisque j’ai été chargé d’assurer l’animation d’un ensemble plus vaste dont on vous a parlé tout à l’heure : il s’agit de « Civitas Nostra », cette fédération d’associations qui cherchent, comme la nôtre, à mettre en valeur les quartiers anciens dans des villes de Suisse Romande, du Val d’Aoste Italien et du Sud Est de la France. Une trentaine de groupements participent déjà à cette fédération. Leur expérience nous sera utile. Mais nous devons être exigeants pour nous-mêmes parce qu’elles attendent beaucoup de nous. C’est pourquoi je terminerai cette trop longue allocution en exprimant le souhait qu’avec votre aide à tous, le Vieux-Lyon soit de plus en plus un quartier pilote, et en vous remerciant de ce que vous avez déjà fait pour qu’il le devienne.

Régis Neyret, 

Président de la Renaissance du Vieux- Lyon(1962-63-64)