Une rencontre avec l’architecte Nicolas Detry


(extrait du journal RVL n°155, décembre 2020)

Plusieurs « Dossiers Patrimoine » de notre Journal ont évoqué les travaux de restauration d’immeubles anciens, conduits par Nicolas Detry dans le secteur sauvegardé (hôtel Saint-Paul, 3 rue Juiverie, 12 rue Saint-Jean, 10/12 rue Saint-Georges), dans le site historique de Lyon (site de l’Antiquaille) ou dans la zone tampon (25 rue Royale, 12 cours Lafayette). 
Tout en conduisant ces chantiers de l’agence Detry & Lévy, Nicolas Detry a poursuivi une activité d’enseignement et de recherche qui lui a fait entreprendre une thèse de doctorat en architecture, développant la thématique d’une « restauration critique », inspirée par ses maîtres italiens et mise en avant dans plusieurs restaurations conduites par ses soins aux adresses mentionnées ci-dessus.
Récemment, Nicolas Detry a traduit ce très imposant travail de recherche pour en faire un ouvrage destiné non seulement aux universitaires mais aussi à un large public (voir rubrique “À lire” p. 15). Interrogé lors de la parution de ce livre, Nicolas Detry nous donne quelques clés pour comprendre sa démarche :
« Le patrimoine martyr, c’est l’architecture prise comme cible dans les conflits armés, une question toujours d’actualité en raison des phénomènes de repli identitaire et de nouvelles formes de nationalismes. Plusieurs régions du monde sont touchées par des conflits armés dont l’issue est incertaine : Afghanistan, Syrie, Israël, Irak, Mali, Arménie, etc.
Les blessures que la Seconde Guerre mondiale a infligé aux monuments historiques ne sont pas entièrement cicatrisées. Dans l’ex-Allemagne de l’Est, des édifices détruits entre 1940 et 1945 sont reconstruits « à l’identique » au début du XXIe siècle. C’est ce que j’ai nommé : « la perte retrouvée ».
Quand le patrimoine culturel cristallise un sentiment d’appartenance (nationale, religieuse, etc.), il devient un objet de souveraineté, donc de convoitise. Ainsi peut surgir cette « haine monumentale » décrite par François Chaslin 1, en référence aux destructions intentionnelles des villes de l’Ex-Yougoslavie.
Le patrimoine architectural reste un bien fragile : la guerre n’est évidemment pas la seule menace. À Bruxelles, la Maison du Peuple, un chef d’oeuvre de Victor Horta, est détruite en 1964 pour faire place à une tour de bureaux. À Lyon 9e, dans ce qui était le « quartier de l’Industrie », plusieurs témoins de l’architecture industrielle sont sacrifiés sur l’autel de la spéculation financière. Les nouveaux volumes d’acier et de verre ne forment pas un organisme vivant. La mémoire est amputée, la beauté a déserté.
La recherche que j’ai menée pour cette thèse ne s’est pas limitée à des cas situés dans un seul pays, mais à l’ensemble de l’Europe. Dans le domaine de la conservation / restauration des biens culturels, je soutiens que les fondements théoriques et méthodologiques se trouvent dans un corpus d’exemples concrets, situés dans la période de la Reconstruction, soit de 1945 à la chute du mur de Berlin, mais également dans un corpus d’exemples récents et actuels.
La restauration post-traumatique, ou post bellica, présente un intérêt majeur par sa créativité et son immense champ d’expérimentations. Les lignes guides de la restauration critique et créative m’accompagnent dans mon travail d’architecte. 
On peut d’ailleurs les retrouver dans les interventions que j’ai pu réaliser sur plusieurs édifices anciens à Lyon, des édifices qui, souvent, sont occupés par du logement social ».
1 : François Chaslin, Une haine monumentale, essais sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Descartes et Cie, Paris, 1997.

Nicolas Detry a enseigné le projet d’architecture dans divers instituts, en France et à l’étranger. 

Depuis 2017, il est maître de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand, où il est membre du groupe de recherche Ressources et enseignant du domaine d’études master Metaphaur (Mémoire des techniques de l’architecture du patrimoine habité urbain et rural). Il est architecte praticien au sein de l’agence Detry- Lévy & Associés, à Lyon, de 2006 à 2019. En 2020, il fonde une nouvelle agence : Semper Architecture. Il est diplômé de la Scuola di Specializzazione per lo Studio ed il Restauro dei Monumenti (Rome, université La Sapienza). En 2016, il soutient une thèse de doctorat en architecture à l’ENSA de Lyon. Il écrit régulièrement sur l’architecture pour la conservation et la restauration des biens culturels.