Primatiale Saint-Jean, achèvement de la restauration de la nef : la question des clés de voute


(extrait du journal RVL n°155, décembre 2020)

Cet article fait suite à une conférence donnée auprès des administrateurs de la RVL le 15 octobre 2020.

La conférence traitait de la dernière tranche de restauration de la nef de la Primatiale Saint- Jean de Lyon.
Une incompréhension s’était faite jour, au regard de l’aspect lacunaire de la dernière clé de voute (travée au revers de la façade occidentale) par rapport aux précédentes clés, y compris dans la même tranche de travaux. Faute d’explication, des hypothèses, voire des fantasmes ont pu voir le jour, auxquels nous apportons ici la réponse.
Un monument historique est avant tout un document, porteur de sens, d’histoire et d’art, qu’il convient de conserver, entretenir et transmettre. Exceptionnellement, il peut être envisagé de restaurer ce monument, dans certaines conditions particulières : en cas de retard manifeste d’entretien ayant conduit à une atteinte grave à l’intégrité de l’oeuvre, ou menaçant son identité ; en cas de vandalisme ou d’accident. 
Il y a donc une différence fondamentale entre les termes de conservation et de restauration. Si la démarche de conservation est un devoir pour tout détenteur d’un monument, sa restauration est affaire de cas et ne saurait se justifier du simple fait de l’ancienneté, ni de l’état de dégradation dudit monument. 
La charte de Venise est claire sur le sujet : « Dès lors qu’une démarche de restauration est légitimement engagée, un appareil méthodologique et éthique s’impose, avec notamment la vérification scientifique des données formant cadre à l’intervention ». Cela exclut notamment l’esprit de système, du type : si les quatre premières travées présentent tel détail architectural, la cinquième est nécessairement semblable. Rien n’est moins sûr, et chaque cas mérite une attention renouvelée. Selon trois aspects : documentaire (archives, iconographie, prix faits) ; stylistique (cohérence pour la période) ; matériel (vestiges, témoins, traces). 
La charte fixe également la limite : « La restauration s’arrête où commence l’hypothèse ».
Si les clés des trois premières travées de la nef présentent un décor similaire et un état de conservation acceptable, elles ont toutes trois reçu un traitement de conservation/restauration similaire quel que soit le maitre d’oeuvre : avec nettoyage, fixation du décor et réintégration des lacunes pour plus de lisibilité.

Un décor mystérieux 

Cette quatrième clé a tout de suite attiré notre attention et celle de l’Atelier Tollis. Elle présente, au centre, une couronne de feuilles de laurier, ornée d’une polychromie composée de feuille d’or pour les feuilles, de rouge et de bleu pour les fonds.
Les départs des nervures sexpartites portent un décor mystérieux : chaque nervure est différente selon la face observée.
L’analyse a permis, en croisant les sources documentaires (héraldique), les vestiges matériels (polychromie, dorure) et le style pictural (fleurs de lys), d’atteindre une relative certitude sur la teneur et le sens de ce décor.
Les armoiries sont à rapprocher, pour la moitié d’entre elles, de Charles VI. Les autres appartiendraient chronologiquement au Cardinal de Talaru ou de Turrey. Ce point serait à confirmer par un héraldiste.
Enfin, les faces positionnées en arrière-plan, selon qu’on observe depuis l’Est (en sortant) ou l’Ouest (en entrant), sont ornées d’un simple décor.
Cette clé est donc destinée à célébrer le roi, commanditaire, lorsqu’on pénètre dans la cathédrale, et le Cardinal, autorité spirituelle, lorsque l’on tourne ses pas vers la sortie. Cette disposition est rare, pour ne pas dire unique.
Techniquement, ce décor étonne également par sa mise en oeuvre. Les fleurs de lys, dorées, qui se détachent sur un fond bleu foncé ne sont pas rapportées sur le fond, mais traitées en réserve sur le fond doré.
Cela signifie que, contrairement à ce que l’économie de moyen commanderait, le fond a été entièrement doré à la feuille, puis masqué par la peinture bleue, à l’exception des fleurs de lys. On peut donc conclure que ce luxe, peu économe en or, signe un commanditaire hors du commun, en l’occurrence le roi.
Cette découverte confère à ce document un caractère d’exception, qu’il convient de conserver au plus près de sa nature d’origine, sans le dénaturer. Seuls les contours et les limites extérieures du décor ont été renforcés par un léger surlignage.
Il conviendra, pour permettre à tout un chacun de s’approprier ce dispositif, de l’accompagner d’un matériel pédagogique qui fait défaut actuellement.

François Botton 

ACMH