Nouveau temps d'épidémie à Lyon


24 photos et un texte d’Yves Neyrolles, mars 2020

Premier épisode, entre 18 h et 18 h30 



Lyon a connu bien des épidémies. 
Celle qui menace aujourd’hui de nous frapper vient du ciel – du ciel, et non des cieux, première image.
Le photographe a profité, ce lundi 16 mars au crépuscule, de la liberté qui lui était encore accordée de sillonner les rues habituellement animées de la ville.
Il a retenu 24 images, non pas 24 images par seconde, pour faire cinéma, mais 24 images, comme les 24 heures que chaque jour nous offre pour vivre, en espérant que celles-ci constitueront une sorte de calendrier de l’avant-retour à la normale, à la vie ordinaire et peuplée, où les hommes (hommes et femmes, bien entendu) passeront de nouveau devant les pierres, ici contraintes au silence – mutisme total.
Il vous invite à le suivre dans cette balade singulière.



En commençant par la place du Change. Mais quoi donc échanger ?







Rue Saint-Jean, une étoile s’inscrit sur une enseigne ? Pour qui brille-t-elle ?



Voici la place du Gouvernement…







sans personne pour se la disputer.



Une vraie lumière, signe de vie : ce sont les plantes de Xavier.







À cet endroit de la rue Saint-Jean se prennent les clichés habituels pour cartes postales. Singulière carte, ce soir.



Nouvelle lumière, nouveau signe de vie, avec la boulangerie du Palais. Mais regardez la vitrine vide…







On croise un visage, rue Sainte-Croix : ce n’est qu’une image !







Un peu plus loin, presque en face de la Maison du Chamarier, Trompe-la-mort semble tuer le temps.







Place Saint-Jean, la cathédrale est encore grande ouverte … aux murmures du vent.


Ce soir, on peut respirer, comme l’exige la demande inscrite sur deux des bornes de pierre censées canaliser une foule brillant ici… par son absence.

Deuxième épisode, entre 19 h et 19 h 45

Depuis les bords du Rhône, la vue est toujours superbe quand on « envisage » l’Hôtel-Dieu. On se souvient de la façon dont Jacques-Germain Soufflot voulait honorer la ville qui lui commandait de la « belle ouvrage » : la longue façade qu’il allait dresser sur la rive droite du fleuve encore turbulent accueillerait les « étrangers » venant des Alpes et d’au-delà même de ces montagnes, en leur offrant une véritable vision d’architecte.



Il l’imagina, la dessina, en dirigea les premiers travaux, mais n’eut pas le loisir de la contempler.





Ce soir, qui peut profiter, dans sa vêture de lumière, de ce développement sobre des pierres, marqué ici et là, pour éviter l’uniformité, de motifs savamment ciselés par des artistes du pli, de la nature sublimée ?
En ce temps particulier, inattendu, on se prend à rêver : si l’Hôtel-Dieu était encore l’Hôtel-Dieu…


À présent, c’est le centre « d’inanimation » de la ville : la place de la République, son bassin vide, ses environs huppés. Le luxe hausmannien lyonnais illumine… une vacance absolue.

Ici, heureusement, un cycliste pressé entre dans le cadre au moment même du déclenchement de la prise de vue. Ainsi s’invite la chance (d’autres diraient la grâce) dans le parcours du photographe : cette expression de la vie jaillissant soudain et qui, troublant la ville morte, fait augurer des jours meilleurs.







Attention ! Ne pas prendre, ni seulement approcher cette trottinette virale !






La grande galerie de l’Argue a le cœur en deuil… Elle accepte cependant, comme tous les autres soirs, d’être l’auberge et le dortoir des pauvres… Une pensée pour Rainer Maria Rilke.



Un trivial jeu de mots s’oblige à être de la vue suivante : au lieu des plus belles, ce sont deux poubelles qui font le premier plan de la photographie, le second revenant à la Madone et à son chaste époux qui, autrefois (étudiant, j’ai habité quelque temps rue Mercière), saluaient et sans doute bénissaient les clients de ces dames de la remonte pas chère, lesquelles se contentaient de signifier leur disponibilité d’un geste bref, adressé du haut de leur fenêtre, à la façon des authentiques gentes dames d’antan, ces dernières se défaisant de leurs manches avant de se donner toute entière : le vainqueur emportait la Belle….




Dire, en passant, que ce lieu devenu le grand réfectoire de la ville, fut un temps l’artère intellectuelle et spirituelle de Lyon, la rue des imprimeurs dont quelques noms restent inscrits sur des plaques « mémorielles ». Dire aussi que l’hôtel Cardon, l’une des plus magnifiques « maison Renaissance » de notre cité, a failli disparaître au temps d’une autre épidémie, toute récente celle-là, née du virus des automobiles… 







Retour dans le Vieux-Lyon. La place du Change comme une nouvelle carte postale… que personne n’adressera à personne.







Ne pas manquer de faire un clin d’œil au catalpa, devenu dérisoirement le roi de la place.





Se souvenir d’un temps où l’arbre se faisait le complice des conversations que les passants s’accordaient, assis au pied de l’arbre et admirant la belle façade inventée par Soufflot.





Enfin, rue de la Loge, juste avant de regagner mes pénates, saisir pour une énième fois l’image, le cliché que tout visiteur passant par-là ne manque pas de prendre pour s’assurer qu’une fois qu’il aura regagné ses propres pénates, il gardera au moins un souvenir impérissable de son séjour à Lyon.
Rue de la Loge, que le désert a gagné…
Puissent ces 24 photographies vous accompagner, chers destinataires, contraints, comme je le suis, à un isolement forcé, en attendant une renaissance de la vie des convives, nombreux et chaleureux, levant leur verre pour l’amitié.

Yves Neyrolles
17 mars 2020